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L'EMPIRE DE LA PERFECTION

Un film de Julien Faraut

Ceci n’est pas qu’un film sur le tennis

Lors de l’édition 1984 du tournoi de Roland-Garros, Gil de Kermadec décide de filmer John McEnroe sous tous les angles pour mieux cerner la technique et la personnalité du numéro 1 mondial de l’époque. Retrouver ces archives, c’est mieux comprendre ce sportif hors normes. Mais ce n’est pas seulement ça…

L'empire de la perfection film documentaire

En citant Godard dès le début du film (« Le cinéma ment, pas le sport »), il est clair que l’on n’est pas sur le point de visionner un film analysant banalement ce qui fait un grand joueur de tennis. On se dit d’ailleurs que c’est logique : puisque John McEnroe est l’une des légendes de son sport, il méritait mieux qu’un long métrage normé.

Qu'est-ce qui distingue un grand documentaire de cinéma d'un documentaire lambda ? Le regard, la mise en scène, la recherche formelle... Cela peut tenir aussi à un talent qui n’est pas à la portée de n’importe quel réalisateur : entremêler des thèmes et trouver les échos les plus improbables, à la manière dont un bon film choral fait exister chacun de ses personnages et les fait se croiser de manière fluide en exploitant leurs différences et leur complémentarité. Ces dernières années, des documentaires comme "Nostalgie de la lumière" ou "Carré 35" ont réussi ce genre d’exploit cinématographique.

Ainsi, "L’Empire de la perfection", dont le prologue ressemble presque à du Jacques Tati, est bien un film sur John McEnroe, mais il est loin de se résumer à ce seul sujet. Rapidement, Julien Faraut, par ses choix et par la narration de Mathieu Amalric, éclate son matériau de départ pour partir sur de multiples pistes, installant d’emblée une véritable réflexion cinématographique, sur la manière de filmer le sport, sur le statut des films selon le type auquel ils appartiennent, mais aussi sur la valeur archéologique ou artistique des archives (comparées aux œuvres de Boltanski).

"L’Empire de la perfection" est une leçon grandiose de réemploi de rushes par un autre réalisateur qui ne les a pas tournés et qui ne se réapproprie pas pour autant les mérites du filmage originel. Bien au contraire, Julien Faraut célèbre le regard et les intentions de Gil de Kermadec, analysant ses choix de cadrage, sa recherche du point de vue idéal et ses diverses options de mise en scène. Dans un clin d’œil implicite à "La Marche de l’empereur", la narration explique que Gil de Kermadec avait jeté son dévolu sur l’observation des joueurs et joueuses sur la terre ocre de Roland-Garros « comme d’autres auraient suivi l’évolution des manchots empereurs sur la Terre Adélie ». En se focalisant sur McEnroe, on ne voit plus vraiment l'échange, mais on regarde le tennis autrement, et on a l'impression de redécouvrir ce sport, à travers une démarche bien différente de la diffusion télévisée des matchs – d’une certaine façon, 22 ans plus tard, "Zidane, un portrait du 21e siècle" appliquait une démarche similaire.

Le documentaire surprend par certains parallèles qu’il propose. Lorsque le commentaire analyse l’utilisation du ralenti par Gil de Kermadec, notant que la « décomposition du mouvement » permet de « révéler ce que les yeux ne peuvent pas voir », le film s’oriente vers une comparaison avec les cimetières indiens des films d’horreur et avec les expériences de Jules-Etienne Marey ! Dit comme cela, ça peut paraître fou, mais la justification est ô combien pertinente.

Comme "L’Empire de la perfection" parle à la fois de tennis et de cinéma, il est en revanche moins étonnant que le critique de cinéma Serge Daney soit évoqué à plusieurs reprises, vu qu’il a aussi tenu une chronique tennistique dans "Libération". Le documentaire analyse donc également le « dénominateur commun » que Daney voyait entre cet art et ce sport : la question du temps, de la durée. Mais quand Daney est cité, la mise en scène surprend à nouveau avec un intermède cocasse et entraînant, presque digne du « pendant ce temps-là à Vera Cruz » de "La Cité de la peur" ! Puis le documentaire reprend son cours presque normal, avec des interrogations à bon escient sur la façon dont la présence de la caméra « modifie le cours des choses ». Idem pour les micros ou le bruit des appareils.

Vient aussi une comparaison entre les acteurs « qui ne jouent pas » et « sont en tribune » (on aperçoit Jean-Paul Belmondo, Pierre Richard…) et Mc Enroe qui semble jouer voire surjouer mais qui pourtant « n'aime pas faire semblant ». C’est l’occasion d’une autre proposition décalée avec le célèbre dialogue « You fuck my wife » de Robert De Niro dans "Raging Bull" collé en off sur des plans de McEnroe qui conteste et éructe ! Vient aussi une anecdote sur Tom Hulce s’étant préparé à son rôle dans "Amadeus" en observant les comportements de McEnroe, et la boucle est bouclée !

Lorsqu'approche l'heure de film, l’inventivité s’essouffle lorsqu’il s’agit d’aborder le perfectionnisme du joueur et d’en proposer une analyse psychologique (mais le contenu reste captivant). Ensuite, sans atteindre la créativité des trois premiers quarts d’heure, la mise en scène est à nouveau à couches multiples quand il s'agit de parler du concept de drame, en l'appliquant à la finale de 84 entre McEnroe et Lendl. Les choix de mise en scène amplifient ainsi le récit de cette finale pleine de tension et de rebondissements : bande-son rock, écho du son, ou encore démultiplication de certains coups qui sont montrés plusieurs fois d'affilée sous différents angles.

Durant à peine 1h35 (générique compris), "L’Empire de la perfection" conclut en affirmant que McEnroe « a tutoyé la perfection » lors de ce Roland-Garros (tournoi qu’il n’a étonnamment jamais réussi à remporter). Quant au film, on peut dire que lui aussi, à cause des relatifs coups de mou précités, a tutoyé la perfection en matière de documentaire.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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