Banniere_CANNES-2019

LA FRENCH

Un film de Cédric Jimenez

Scorsese s’implante sur la Canebière

Marseille, 1975. Pierre Michel, jeune magistrat venu de Metz avec femme et enfants, est nommé juge du grand banditisme. Il décide de s’attaquer à la French Connection, organisation mafieuse qui exporte l’héroïne dans le monde entier. N’écoutant aucune mise en garde, le juge Michel part seul en croisade contre Gaëtan Zampa, figure emblématique du milieu et parrain intouchable. Mais il va rapidement comprendre que, pour obtenir des résultats, il doit changer ses méthodes…

Marseille, son port, son soleil, ses calanques, son château d’If, son taxi supersonique, sa chaleur humaine… et son « milieu ». C’est cette cité chargée d’une histoire tout sauf reluisante qui sert de terreau à "La French", saga criminelle revisitant (comme son nom l’indique) un moment-clé du grand banditisme marseillais : la fameuse « French Connection », organisation tentaculaire ayant fait de Marseille le fournisseur mondial d’héroïne, en particulier vers les États-Unis. Un sujet déjà abordé par William Friedkin et John Frankenheimer dans deux films marquants du milieu des années 70, mais que le jeune Cédric Jimenez ("Aux yeux de tous") reprend à son compte en relatant le combat du célèbre juge Pierre Michel (Jean Dujardin, impeccable, comme toujours) contre le parrain Gaëtan Zampa (Gilles Lellouche, criant de vérité en figure scorsésienne).

Pas de quoi se rassurer au départ, déjà parce que l’affaire sent bon le Faites entrer l’accusé-live, ensuite parce qu’un film français désireux de se frotter de plein fouet au cinéma de Martin Scorsese nous laisse deux fois sur trois dans un état de déprime (remember "Truands"…). Bonne nouvelle : à défaut d’égaler le maître, Jimenez s’en montre néanmoins digne. Les fans du réalisateur de "Casino" et des "Affranchis" auront de quoi se sentir en terrain connu, au vu d’une intrigue captivante qui honore chaque composante d’une bonne saga criminelle (trahisons, menaces, fusillades, romance, dilemmes, etc…), et ce au gré d’un montage dynamique et remarquablement agencé. De bout en bout, "La French" laisse transpirer un vrai désir de cinéma en cherchant l’immersion plutôt que l’information, comptant en grande partie sur une bande originale très fournie et s’éloignant avec brio des innombrables lourdeurs du film-dossier.

Le propre d’un bon film de gangsters étant aussi d’aborder le milieu criminel comme antichambre du système, Jimenez ne prend pas de gants pour stigmatiser les liens indicibles entre le pouvoir politique et le gangstérisme. Et surtout, sa fascination ne dévie jamais ailleurs que vers ce qui reste l’épicentre de son scénario : une guerre absolue entre un juge et un gangster, tous deux coriaces l’un envers l’autre et présentés comme les deux faces d’une même pièce. On n’ira certes pas jusqu’à voir la ressemblance physique entre leurs deux interprètes comme une preuve évidente, mais force est de constater que le film équilibre le parcours de Michel et Zampa en installant des parallèles très perceptibles : tous deux pères de famille, tous deux accros au danger, tous deux réduits à des pions échangeables sur leur propre échiquier, tous deux vite dépassés par l’image qu’ils souhaitent renvoyer à leurs semblables. Deux figures à la fois emblématiques et tragiques, surtout quand on connaît leur véritable fin.

En bon artisan d’un cinéma à l’ancienne qui a déjà fait toutes ses preuves, Jimenez soigne chaque composante de sa mise en scène, recourant aux plans-séquences sophistiqués ou au tournage caméra à l’épaule lorsque la situation l’impose. Sans rien prétendre révolutionner dans le genre, "La French" envoie néanmoins du lourd en prouvant qu’une solide maîtrise technique et un vrai point de vue de mise en scène peuvent suffire à faire la différence. Et même si Jimenez ne s’est pas rendu compte que la coke de tonton Scorsese était un peu trop forte pour lui, il en gère si bien les effets secondaires que ça glisse tout seul dans ses narines.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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