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INTERVIEW

L’ABBÉ PIERRE - UNE VIE DE COMBATS

Frédéric Tellier, Benjamin Lavernhe et Laurent Desmard

réalisateur-scénariste, acteur et président de la Fondation « Abbé Pierre »

C’est au Pathé Bellecour qu’a eu lieu l’avant-première de « L’Abbé Pierre, une vie de combats« . Un film de 2h18 qui retrace une partie de la vie, des obstacles et des rencontres marquantes d’Henri Grouès, connu sous le nom de l’Abbé Pierre, entre 1935 et 1994. Un biopic plein d’humanité, porteur d’espoir et bienfaiteur, qui va de l’infiniment petit à l’infiniment grand. La conférence de Presse, organisée à l’hôtel Sofitel, réunissait le scénariste/réalisateur Frédéric Tellier, le secrétaire particulier de l’abbé Pierre pendant 15 ans et président de la Fondation « Abbé Pierre », Laurent Desmard, et le comédien Benjamin Lavernhe de la Comédie Française. Une table ovale, une dizaine de journalistes, les questions fusent !

© SND

Frédéric Tellier, pourquoi avoir réalisé un biopic sur l’abbé Pierre ? Quelles ont été vos motivations ?

F.T: D’abord pour l’homme. J’ai une admiration et une fascination pour tout ce qu’il a accompli. Puis par manque de lui aujourd’hui dans tous les sens du terme. Il a changé le monde par l’insurrection de sa bonté. Beaucoup connaissent l’icône à travers les documentaires, les bouquins. Je me souviens de l’« Appel de 54 ». J’avais l’image du vieux monsieur tapant du poing sur la table et des communautés Emmaüs. Mais mise à part ça, je ne savais pas grand-chose de l’abbé Pierre. Alors grâce à l’aide de Laurent Desmard qui le connaît tellement, j’ai découvert son côté intime, ses questionnements, ses combats intérieurs. Je suis sidéré par sa vie aventureuse. Et ce lien très puissant qu’il avait avec sa binôme Lucie Coutaz. C’est ce qui m’a complètement bouleversé et motivé à réaliser ce film. Aussi, en tant que scénariste/réalisateur, j’ai imaginé à travers cette épopée, des arguments cinématographiques immédiats. J’y ai vu un arc dramatique, des rebonds... Sa vie est incroyable et inspirante.

Comment avez-vous pensé l’écriture et la mise en scène ? Comment êtes-vous passé de l’intime au spectaculaire ?

F.T : Il m’a fallu cinq ans en tout pour réaliser ce film. L’écriture et la mise en scène font appel à tellement de recherches, de choses inspirantes ou pas. Mais j’avais envie d’avoir, d’un côté une étude intimiste, proche de l’abbé Pierre, et d’un autre, un grand récit de cinéma spectaculaire. J’ai en permanence oscillé entre ça. Cette jonction a été permise, car le récit de sa vie est dingue. Ce n’est pas qu’un petit bonhomme ayant juste passé des coups de fil... Il a été un super héro au sens « super pouvoir » comme Batman. Il est parti se former au couvent chez les Capucins, l’ordre le plus rigoureux qui soit, pour se mettre à l’épreuve comme si intuitivement il sentait qu’il fallait être prêt pour le grand combat de sa vie. J’ai donc voulu des temps très intimes avec le personnage et d’autres plus spectaculaires.

Pour l’écriture, Laurent Desmard vous racontera, je le harcelais sur des petits moments de vérités pour comprendre la mécanique psychologique de notre héro et comment il a tenu aussi longtemps, acharné dans son combat. J’avais beaucoup de témoignages trouvés dans la littérature et validés par Laurent. Par exemple, les étoiles l’attiraient beaucoup. Il allait dans ce désert rocailleux, il marchait, il réfléchissait. Il se reconstituait de ses luttes je pense. Donc ça m’a donné l’idée de la fin du film avec ces images vertigineuses.

Je souhaitais une mise en scène immersive et à hauteur d’homme. Par exemple les scènes de l’embuscade ou du dîner. J ai essayé ici d’être le plus proche possible pour sentir les états des personnages, leurs sensations, leurs émotions. Les flous sont là pour souligner les doutes, les moments de flottement. Alors que l’image nette revient durant l’entraide, la solidarité. Tout ceci pour que le spectateur soit un compagnon, soit proche des personnages et de l’abbé Pierre.

Est-ce que la partie la plus dure à reconstruire a été l’« Hiver 54 » ? Car c’est l’événement le plus connu. Un film a d’ailleurs déjà été réalisé.

F.T : Oui. On s’est même posé la question pendant l’écriture du scénario avec Olivier Gorce. On s’est demandé si on allait garder cet épisode de l’« Hiver 54 ». Et on s’est dit que c’était le déclencheur du mouvement Emmaüs, l’insurrection de la bonté, [le début] de la deuxième partie de sa vie. Donc on devait le garder. Mais on s’est beaucoup questionné sur comment le mettre en scène et l’écrire. Nous n’avions pas d’archives de ce moment là […], ce qui a aussi permis à Benjamin Lavernhe une liberté dans l’interprétation, que nous avons finalement décidée sobre et pragmatique plutôt que lyrique ou chargée émotionnellement.

A quel moment avez-vous pensé à Benjamin Lavernhe ?

F.T : Une fois le scénario quasi écrit, environ 8 mois à 1 an avant le tournage. Nous avions déjà tourné ensemble dans un film, "l’Affaire SK1". Je le connais et je l’aime beaucoup. Avec le producteur, on a eu envie de retravailler avec lui après un casting convainquant. C’est un immense acteur, très puissant techniquement et émotionnellement. Il est capable de réaliser du mimétisme tout en étant capable de construire une composition. Il a aussi une part de mystère insondable. Il nous fallait ce genre d’artiste.

Benjamin Lavernhe, en quoi ce rôle est un cadeau extraordinaire ?

B.L : Quand j’ai lu le scénario, j’ai vu l’aventure extraordinaire que ça allait être. 200 figurants, plusieurs décors, plusieurs époques. Les costumes. C’était mon rêve d’ado, faire du cinéma avec un grand film historique, d’aventure et grand public. À la lecture du scénario je me suis dit «  et en plus, c’est pour dire ça !». Un texte puissant. Pas besoin de travailler sur les émotions car quand on lit ces mots, on est déjà chargé, galvanisé. J’étais vite ému sur les scènes. Ce rôle est un cadeau, une chance dans ma carrière d’acteur. Et quel personnage à interpréter : L’abbé Pierre ! Malgré toutes mes peurs et doutes, j’étais conscient d’être chanceux, que ce rôle bouleversant allait beaucoup me nourrir, me grandir et rester dans mes pensées, me laisser des traces.

Était-ce plus facile de jouer l’abbé Pierre jeune ou vieux ?

B.L : Jeune, car il y a moins d’archives et d’images, donc moins de points de comparaison et de mimétisme. Je me prenais moins la tête. Je devais incarner Henri Grouès de ses 23 à ses 82 ans. En 1935, il n’était pas encore iconique et médiatique, donc je me sentais plus libre dans mon interprétation. Alors que pour le personnage âgé, il y avait beaucoup plus de décalage avec moi et cela me plaisait, car il y avait plus à construire. D’ailleurs je tenais absolument à interpréter l’abbé Pierre âgé. C’est ce qui m’enthousiasmait aussi dans ce projet : la transformation, le genre biopic. Pour un acteur c’est très rare d’avoir des projets comme celui-là, de pouvoir l’interpréter de sa jeunesse, jusqu’à sa vieillesse.

Comment s’est passée cette transformation ?

B.L : Ça peut-être casse gueule ou même grotesque une transformation, mais j’ai eu des complices essentiels : les maquilleurs de l’atelier 69 à Montreuil. De me voir vieillir au fur et à mesure, d’avoir des artifices, des prothèses, d’avoir une silhouette qui se courbe pour interpréter la vieillesse, étaient très excitant et m’aidait énormément à construire le personnage.

Parfois quand je doutais, Frédéric me disait « arrête l’obsession de la ressemblance, c’est un contrat fait avec les spectateurs, les gens vont l’accepter. Ce qui compte maintenant, c’est la vérité des scènes, des émotions, du rapport avec Lucie, de ce compagnonnage, comment il prend la parole, comment il est convaincu. Comment il s’écroule... Mais ne te dis pas : est-ce que ma bosse sur le nez est exactement la même que [celle de] l’abbé Pierre. »

Comment passe-t-on de l’acteur à l’abbé Pierre ?

B.L : [Il faut] lire, beaucoup se renseigner, faire des recherches. Après toute la masse de travail, j’avais l’impression d’être plus légitime, de le connaître. Je lisais ses journaux intimes - très intimes et fournis d’ailleurs. Il écrivait beaucoup sur ses états d’âmes, son rapport à la foi, à ses ambitions, à sa peur de l’orgueil, son rêve d’être Saint-François d’Assise ou Napoléon. Puis la deuxième partie du travail, c’est comment le jouer vieux. Jusqu’où aller dans le mimétisme. Quels signes donne-t-on au personnage iconique outre sa cape, son béret, sa barbe de Capucin. Comment agrémenter tout ça ?

Plus je lisais les archives, plus je repérais ce qu’il racontait, la vérité de l’homme : son énergie, son cœur, sa compassion, son indignation, ses fulgurances, son rapport à la parole, son oralité. Ce qui est excitant aussi, c’est de donner une sensation de qui il était physiquement : dans sa diction, ses attitudes. Dans mes carnets de préparation, je les ai toutes notées, parce que je trouvais ça beau de montrer aux gens l’homme qu’il était.

Avez-vous tourné dans l’ordre chronologique des scènes ?

B.L : Pas souvent. Le plan de travail ne le permettait pas toujours. Il y avait des matins j’avais 30 ans et l’après midi 90. Quand ça ne tournait pas dans l’ordre, j étais très attentif à la continuité. Je me mettais des repères émotionnels pour savoir dans quel état je devais être à un moment précis.

Frédéric Tellier, à travers ce film espériez-vous aussi faire connaître le personnage de Lucie Coutaz?

F.T : Bien sûr. Même si c’est une femme discrète, elle était très présente dans la vie et les décisions de l’abbé Pierre. Ils étaient complémentaires, fusionnels, l’un n’allant pas sans l’autre. Je suis aussi sidéré par cette relation inqualifiable. Je pensais faire un biopic sur l’abbé Pierre et en fait j’ai filmé la vie d’un couple, d’un binôme. Un rôle magnifiquement interprété par Emmanuelle Bercot.

Pourquoi a-t-on attendu autant de temps pour faire un film sur l’abbé Pierre ? Est-ce dû à la période difficile que nous vivons actuellement ?

Laurent Desmard: Je ne sais pas. Peut-être qu’on s’est dit que l’abbé Pierre était connu et par conséquent il n’y avait pas besoin d’en faire davantage. Mais c’est sûr que la période d’aujourd’hui est très difficile. Ce film est pour la « Fondation Abbé Pierre » très important. Car l’abbé Pierre est mort il y a maintenant 16 ans et donc un jeune de 16 ans ne le connaît pas. Donc il faut continuer à transmettre cette capacité à faire des choses, même quand ça ne va pas. Ce que je trouve extraordinaire chez l’abbé Pierre, c’est qu’il avait ses propres problèmes et pourtant il a réalisé des actions incroyables pour les autres. C’est un exemple à suivre. Nous vivons dans une époque où tout va mal, très défaitiste. Alors je trouve que ce film, cette épopée, tombe à pique, car il ramène de l’espoir.

Est-ce un combat vain de lutter contre la misère du monde ?

L.D : Le combat durera toujours. Il ne faut pas se leurrer. Il y aura toujours des gens qui seront dans la misère. Et il faudra toujours les défendre. Oui c’est coûteux, ça fait mal. J’ai passé 50 ans avec l’abbé Pierre dans ce mouvement Emmaüs. Et quand je regarde où l’on en est, je me dis : Qu’est-ce qu’on a foutu ? Mais je regarde aussi toutes les personnes qu’on a aidées, et ça, c’est vachement bien, c’est fort. Pour moi le combat est sans relâche et il faut continuer à entraîner derrière nous parce que c’est la destinée du genre humain. Il faut se battre. L’humanité c’est d’être solidaire.

C’est à Lyon, que l’abbé Pierre est né, a passé ses premières années avant de devenir prêtre et de s’engager dans des actions humanitaires. Avez-vous donc tourné à Lyon ?

F.T : Non. On est venu faire des repérages à Lyon. Mais il y a eu deux points décisifs qui nous ont découragé : les traboules lyonnaises sont beaucoup rénovées, l’électricité est moderne et elles sont taguées, donc c’était compliqué et long de les restaurer… Nous avions des scènes à tourner entre Grenoble et Chambéry, et donc nous avons préféré nous installer là-bas pour plus de praticité.

Georgy Batrikian Envoyer un message au rédacteur

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