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INTERVIEW

LA DERNIÈRE VIE DE SIMON

Léo Karmann et Sabrina B. Karine

réalisateur et scénariste

Il se sont rencontrés grâce à un ami commun (Pierre Cachia, qui joue le rôle de l’éducateur dans leur film), qui parlait à chacun des qualités de l’autre, et ont écrit ensemble le très touchant « La Dernière Vie de Simon« . C’est dans un café parisien, proche de République, que Léo Karmann et Sabrina B. Karine ont accepté de nous parler de ce film qui sort résolument des sentiers battus du cinéma français.

Entretien Rencontre Interview La dernière vie de Simon affiche
© Jour2fête

Sur l’écriture à trois, puis deux

Au départ, ils étaient trois à collaborer à l’écriture, puis c’est à deux qu’ils ont continuer la rédaction du scénario. Sabrina indique dès le départ qu’ils se sont « trouvés dans l’écriture du film ». En terme de méthode, ils « prennent des notes, discutent beaucoup ». Léo ajoute qu’avant, ils ont « passé une bonne partie du temps à rêver le film » et qu’il est justement important d’arriver « à un rêve commun ». « Une fois que l’histoire est à peu près construite, on passe à l’écrit ». Il décrit ensuite cela comme un jeu de « ping pong », où chacun écrit, et l’autre repasse dessus.

Sabrina en profite pour indiquer qu’en France, « le métier de scénariste est considéré comme un métier technique », que le « statut d’auteur fait que tout le monde met son nom sur le scénario du film ». Elle considère donc que faire reconnaître le métier de scénariste est un véritable « combat politique ». Léo ajoute d’ailleurs que « le réalisateur qui n’est pas scénariste n’est pas un auteur », et que c’est en quelque sorte « nier la part artistique » du metteur en scène. Tous deux font partie d’un collectif fermé de scénaristes, où ont lieu des relectures croisées, et ont contribué à la création de La scénaristerie (http://www.scenaristerie.com/), une association qui défend les scénaristes qui ne veulent pas réaliser leurs projets, avant de la quitter au bout de quatre ans.

Le thème du toucher au cinéma

Lorsqu’on commente que le thème du toucher, comme facteur de pouvoir, est récurrent dans le cinéma ou les séries fantastiques, comme dans "Pushing Daisies" où le héros donne ou reprend la vie en touchant quelqu’un, dans "X-Men" où l’un des personnages absorbe l’essence vitale des autres, ou dans "Legion", où l’héroïne peut échanger les corps par simple contact, Léo indique qu’au départ cela était quelque chose de « purement fonctionnel ». Ils avaient imaginé que Simon « récupérait des cellules de l’autre ». Mais il devait y avoir « quelque chose de l’ordre de l’empathie » et du coup « prendre la main » est apparu comme un un signe de « faire confiance », une sorte de « première étape de l’intimité », qui implique une « autorisation ».

La continuité émotionnelle entre les interprètes habités par Simon

Léo souhaitait maintenir une continuité émotionnelle du personnages, au travers de tous ses changements de corps. Il fallait donc que les interprètes traduisent celle-ci. Il y a en effet « 15 acteurs qui jouent le même personnages », « ce qui oblige à la composition », dans une sorte de « paroxysme ». « Benjamin et Martin devaient donc marcher, parler de manière proche », « avoir un ADN commun ». Il est né de leur travail une sorte de méthode décrivant comment jouer Simon, et transmise aux 13 autres acteurs. Mais cela « n’a pas impacté le plan de travail ». Selon lui, « il est toujours bien de tourner le plus possible dans l’ordre ». Il apprécie de beaucoup préparer en amont, cela permet d’ « être tranquille, même si on ne fait tout exactement pareil ».

Benjamin Voisin, qu’on a vu récemment dans "Un vrai bonhomme", s’est senti particulièrement à l’aise dans cette composition du personnage. Il aime « comprendre de qu’un geste, une posture, communiquent à travers l’image ». C’est un acteur « très intuitif ».

L’étrange et le merveilleux

Dès la première scène, il y a dans le film un mélange d’étrange et de merveilleux, avec cet homme à l’imper visiblement trop grand pour lui errant dans une fête foraine déserte, mais illuminée de couleurs chaudes. Léo indique que le projet « était tellement construit » à l’avance que « cela n’a pas été difficile de maintenir cette sensation tout au long du film ». Quant à Sabrina, elle voit les choses un peu différemment. Pour elle, c’est avant tout dans « ce que vivent les personnages », que se trouve l’inquiétude, alors que « le merveilleux se trouve dans la mise en scène ».

Les transformations de Simon en particulier, mêlent du morphing et des dispositifs inventifs basés sur la suggestion et utilisant cadrage et lumière : la pénombre dans la chambre lorsque Simon revient de la fête foraine, le tissu qui monte et descend lorsqu’il fait la démonstration de son pouvoir à ses nouveaux amis, ou même un simple contre jour. Interrogés sur un choix dicté ou par le réalisme économique du projet que par une envie de créer une sensation de mystère, ils répondent tous deux qu’il s’agit « d’un mélange des deux ». Léo ajoute qu’il a « pris du plaisir à trouver ces dispositifs » mais que « si la contrainte devient frustrante, il ne faut pas faire ce métier » (rires). Il indique cependant « qu’il y a eu des coupes, et qu’ils n’ont gardé que les transformations qui étaient essentielles à l’histoire ».

Sabrina ajoute par ailleurs que cela « a un aspect ludique ». « Si l’on se met à la place du spectateur, on se demande quelle va être la prochaine technique » pour suggérer la transformation. Et cela « rajoute à l’émotion » lorsqu’on le voit.

Sur la sélection au Festival de Gérardmer et le fantastique en France

Le film est sélectionné à Gérardmer, en cette année où un hommage est rendu au fantastique français, avec notamment l’organisation d’une table ronde le samedi. Cela a été une bonne surprise, car le festival est plutôt réputé pour des films d’horreur, plutôt violents. Léo « se demandait » s’il avaient leur place, mais finalement ce n’est « pas en compétition ».

Tous les deux ajoutent qu’en France « il y a une compétition extrêmement rude », qu’il faut toujours rentrer dans des « cases », et rient ensemble sur le fait qu’on demande régulièrement : « vous auriez pas une comédie » ? Ils se sont donc posés la question de partir à l’étranger. Sabrina, qui est « partie à 18 ans au Canada » confirme que ce qui l’ « anime comme cinéma n’est pas celui qu’elle voit en France ». Elle, qui a toujours voulu être scénariste » depuis ses 11 ans, était « triste de se dire qu’elle devait partir ».

Aux USA « leur producteur a beaucoup discuté avec une productrice », mais là-bas « un enfant ne peut pas mourir par accident », « il aurait fallu s’adapter, établir une causalité explicite ». Il aurait dû par exemple être « poussé ». A cela Léo rajoute qu’il a aussi eu envie de « montrer que l’on est capable » de faire ce genre de film « ici, que les talents sont là… existent. »

Et l’avenir ?

Ensemble, Sabrina et Léo ont créé une société de production dénommée A-Motion. S’ils précisent que pour les prochains projets, « Sabrina écrira le scénario » et Léo sera « plutôt dans l’adaptation à la mise en scène », Sabrina indique que leur société « se positionne dans le développement » de projets. Cela permettra de « donner de la valeur à ces années », cette phase où les scénaristes ne sont d’habitude pas payés. Ils ont aussi envie de « découvrir des pépites », « d’aider les auteurs à s’épanouir dans leurs projets ». On leur souhaite donc une belle réussite dans cette aventure, tout en attendant, avec une certaine impatience, leur prochain film ensemble.

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur

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