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INTERVIEW

GAINSBOURG

Journaliste :
Pourquoi Gainsbourg ?
Joann Sfar :
Pour lancer un travail, j’ai besoin d’évoquer des résonances intimes chez moi, mais aussi pour le public. Moi, dans ma petite histoire, ma maman était chanteuse pop. Elle a été élue “Mademoiselle âge tendre”, elle a fai…

© Universal Pictures International France

Journaliste :
Pourquoi Gainsbourg ?
Joann Sfar :
Pour lancer un travail, j’ai besoin d’évoquer des résonances intimes chez moi, mais aussi pour le public. Moi, dans ma petite histoire, ma maman était chanteuse pop. Elle a été élue “Mademoiselle âge tendre”, elle a fait des photos avec Claude François, elle a fait deux disques chez Eddie Barclay et elle est décédée avant mes 4 ans. Mon père était pianiste pour ma maman et au décès de ma mère, le piano s’est fermé chez moi, et il n’y a plus eu de musique du tout. Depuis, j’idolâtre les chanteurs et les chanteuses comme des princes et des princesses. Alors quand, enfant, j’ai vu apparaître le couple Gainsbourg-Birkin, c’était un peu pour moi comme une princesse anglaise mariée à un roi russe en exil.
De manière plus légère c’était l'un des seuls types qui me faisait marrer à la télé. Je n’étais pas en mesure, à l’époque, de deviner son génie et tout le tragique qu’il y avait derrière ses multiples cuites en direct. Ce n’est qu’ado, quand les dix CD ont paru avec l’ensemble de son œuvre, que je me suis pris en pleine figure la cohérence de l’œuvre de ce type qui a passé toute sa vie à essayer de se trahir et qui n’y est jamais parvenu. Il n’est jamais autant lui-même que quand il essaie de faire plaisir aux gamins et de courir après le dernier genre de musique. “Gainsbourg” n’est pas la “sucess story” d’un chanteur, c’est un poète moderne qui s’empare de la langue française. Comme sa famille vient de Russie, il se fait une très haute idée de la France. Les immigrés sont souvent comme ça. Je pensais que c’était un véhicule intéressant pour raconter une histoire d’amour passionnelle avec la France. Je suis ainsi parti de motifs intimes afin de trouver des réponses fonctionnelles et utiles dans le pays aujourd’hui.

Journaliste :
En plein débat sur l’identité nationale, votre film tombe à point nommé.
Joann Sfar :
Oui, c’est le cas ce mois-ci. Mais pour moi, le problème de l’identité nationale se pose tout le temps. Entre le gouvernement qui nous explique que la Marseillaise c’est sacrée, et les gamins qui ne veulent pas la chanter pour des motifs absurdes, il y a eu ce type-là, qui s’en est emparé. Peut être parce que, quand il était enfant, il ne savait même pas qu’il était juif. A dix ans, on l’a convoqué à la préfecture et on lui a remis une étoile. Cette blessure aurait pu déboucher sur un repli communautaire ou sur le rejet du pays où il a grandi. Or à l’inverse, c’est le début d’une histoire d’amour, conflictuelle comme tous les amours. Cinquante ans après, il fait venir une bande de Jamaïcains noirs et le vieux juif s’approprie alors la Marseillaise.

Journaliste :
Mais cette provocation, n’était-ce pas une façon d’exister ?
Joann Sfar :
Moi, je vois dans cette attitude aussi bien vis-à-vis du pays que vis-à-vis des femmes, une envie de gamin de se faire aimer, qui fait chier pour qu’on s’occupe de lui et est tout étonné quand les gens sont en colère contre lui après. Ce qui est joli, c’est que dans son rapport à son pays, il n’y a jamais de divorces. Finalement, dans sa vie amoureuse, c’est un peu la même chose. Il disait qu’il peignait Jane avant de la connaître et que toutes les femmes qu’il avait rencontrées ont toujours été Jane, alors qu’aucune ne ressemblait à Birkin. Donc, il a ce nombrilisme de se dire qu’il est toujours avec la même personne et, lui qui se fait tout le temps quitter, ne quitte jamais personne. Quand Birkin arrive, elle doit subir les photos de Bardot. Quand Bambou débarque, elle doit se cogner les photos de Bardot et de Birkin.

Journaliste :
Pour les décors, avez-vous eu envie d’utiliser les vrais lieux de la vie de
Joann Sfar :
Oui, mais pourvu que ça ait l’air faux ! Par exemple, il y a une scène qui me tient beaucoup à cœur, c’est quand Gainsbourg et Birkin s’embrassent. J’ai voulu rejouer la scène aux bord de la Seine comme “Tout le monde dit I love you” ou “Un américain à Paris”. On est vraiment allé sur les quais, on a mis 200 kilos d’éclairages devant pour que ça ait l’air d’un décor. La chambre de Serge Gainsbourg à la Cité des Arts, on l’a recréée en studio et, par la fenêtre, on s’est arrangé pour qu’il y ait la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, la Samaritaine et le Sacré-cœur. En revanche, le couloir est le vrai !

Journaliste :
Comment vous est venue l’idée du double ?
Joann Sfar :
Moi, mon envie du cinéma, c’est une envie de forain ! J’aime que le cinéma soit avant tout un spectacle et toutes les choses sont là pour des raisons pratiques. Dans mes bandes dessinées, on sait toujours ce qui se passe dans la tête des personnages, parce que je mets un texte au-dessus. Si j’avais voulu faire ça au cinéma, il aurait fallu une voix off comme dans “Barry Lindon”, mais ce n’est pas trop mon style. Donc cette voix, je l’ai personnifiée et finalement, plutôt que de dire que c’est un diable, un mauvais génie etc… c’est lui et lui, ça lui donne quelqu’un à qui parler et ça me permet de faire exister un dialogue intérieur. Un double qui le pousse pas forcément à faire des conneries, ça lui donne du courage aussi. Cette créature, c’est peut être le verre de trop qu’on boit pour avoir le courage de faire quelque chose !

Journaliste :
Comment avez-vous appréhendé la bande originale de votre film ?
Joann Sfar :
Le but a été d’éviter “Machin chante Gainsbourg”, qui peut être un peu fatiguant. J’ai voulu essayer d’être vraiment pédagogique sur la musique de Serge Gainsbourg. J’ai tout fait pour faire oublier le billet de 500 francs qu’on brûle et les insultes à Whitney Houston, parce que je me suis rendu compte que les gamins de vingt ans ne connaissent que ça de lui parfois. J’ai essayé de revenir aux sources de la phraséologie musicale de Gainsbourg. C’est à dire la lutte constante entre une mélodie de grande musique russe et des rythmes qu’il attribue, à tort ou à raison, à l’Afrique. Donc pour rendre cette partition intelligible, j’ai voulu proposer un spectacle vivant qui part du swing, d’une guitare qu’on appellerai aujourd’hui manouche pour aller jusqu’au confins du reggae. Je n’ai pas cherché des ressemblances, j’ai cherché des légitimités. Ce n’est pas pour faire une performance, c’est pour des raisons toujours très pratiques. Par exemple, à un moment, c’est la veille de l’écriture de “je t’aime, moi non plus”, je viens chercher Gonzales et je lui demande : “Gonzo, qu’est-ce que Gainsbourg peut avoir en tête la veille de “Je t’aime, moi non plus” ?” Il se met au piano, il joue dans cette harmonie et dès qu’il est trop près, je lui dit stop. Tout le film s’est passé comme ça. Moi, mon film favori est “The last show” de Robert Altman, dans lequel on ne sait jamais si c’est de la prise directe ou du play-back, et dans lequel toutes les chansons font avancer l’histoire. À ce titre, ce n’est pas une comédie musicale, c‘est autre chose.

Journaliste :
Vous êtes passé de dessinateur de bandes dessinées à réalisateur. Qu’y a t-il de différents entre ces deux façons de créer ?
Joann Sfar :
C’est amusant, parce qu’on est trois dessinateurs du même atelier à être passé au cinéma : Marjane Satrapi, Riad Sattouf et moi. On a une passion pour le cinéma depuis toujours, mais elle s’exprimait très bien dans nos livres. On est venus au cinéma parce que les gens sont venus nous chercher. Au début pour les plus mauvaises raisons, car ils voulaient adapter nos bouquins sans nous, jusqu’au jour où, dans mon cas, on est venu me demander ce que j’aimerais faire. J’ai tout de suite pensé à Gainsbourg et là, les ennuis ont commencé. Mon agent m’a dit : ”vas-y ! De toute façon ça ne se fera jamais. La famille ne te donnera jamais l’autorisation”. Donc j’ai commencé à écrire dans une liberté absolue, en me disant que si ça ne se faisait pas, j’en ferais une BD. Bon, la chance que j’ai eue est de savoir dessiner, et je savais exactement ce que je voulais voir à l’écran. C’est de la dictature soft, le dessin. On montre au chef opérateur ou au costumier ce qu’on aimerait voir et il vous répond par un costume ou par une image, on répond par un autre dessin et on construit ensemble. Les mots peuvent nous égarer, tandis que les dessins répondent très bien. j’ai surtout très envie de raconter des histoires, que ce soit en dessins ou en films. Après, s'il y a de la naïveté ou de la maladresse, ça ne me dérange pas tant que ça.

Journaliste :
Eric Elmosnino a dit qu’il ne connaissait pas réellement Gainsbourg. Était-ce un atout ?
Joann Sfar :
Oui, c’est d’ailleurs pour cela qu’on a travaillé ensemble, parce qu’on voulait inventer un personnage de théâtre. Il a eu l’intelligence de me dire très tôt : c’est un emploi théâtrale. C’est comme Cyrano et Don Juan. La prestation la plus formidable qu’il donne a été de se faire vieillir, avec constance, avec une manière de se tenir, une légèreté… qu’il travaille… même si il fait semblant de ne pas bosser.

Gaëlle Bouché Envoyer un message au rédacteur

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