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DOSSIERIl était une fois

Il était une fois… MEMORIES

MEMORIES
(Memorîzu)
film d’animation
de Koji Morimoto, Tensai Okamura er Katsuhiro Ôtomo
Ressortie en salles le 24 août 2022

Il est des piqûres de rappel qui font un bien fou. Sur ce point-là, "Memories" porte très bien son nom dans le sens où il invite à se souvenir plus précisément d’un auteur fondamental de la culture manga, dont on aime à rappeler le nom et l’aura sans pour autant être capable de citer tout ce qui n’est pas lié à son œuvre-maîtresse. Prétendre que Katsuhiro Ôtomo serait l’homme d’une seule création ne serait pas une faute si grave, étant donné que la création en question, en plus de demeurer encore aujourd’hui un phare inébranlable de la SF et de l’ère cyberpunk, a toujours chopé la place du devant. Dès sa conception en 1982, "Akira" aura en effet pulvérisé et redéfini les codes du seinen manga par le biais d’un style ouvertement réaliste et d’un récit extraordinairement complexe, mixant l’explosion punk au vertige métaphysique, et tout cela avec un sens du spectaculaire encore aujourd’hui inégalé dans le domaine. De ce chef-d’œuvre absolu du manga aura suivi un long-métrage d’animation – pourtant conçu alors que le manga n’avait pas encore touché du doigt sa conclusion ! – qui fit l’effet d’une bombe en 1988 au Japon (et trois ans plus tard lors de sa sortie en France), monument indétrônable de vitesse, de mouvement et de fureur dont les effets rétroactifs se font toujours sentir aujourd’hui. Et après ce triomphe planétaire, que s’est-il passé ? Pour ainsi dire, Ôtomo aura opté pour une certaine forme de discrétion, choisissant de poser ses crayons pour se consacrer davantage à l’écriture et à l’animation au sens large.

Si l’on met de côté le très ambitieux projet "Steamboy" (son seul long-métrage d’animation en solo seize ans après "Akira") qui sera hélas accueilli timidement par ceux qui espéraient un nouveau déluge cyberpunk, le nom d’Ôtomo n’aura été associé qu’à quelques projets où le mangaka, alors resté dans l’ombre du processus créatif, aura laissé la place de la lumière à ses plus proches collaborateurs – ceux-là même qui avaient participé à "Akira". A titre d’exemple, Ôtomo se sera occupé de superviser la production du "Spriggan" de son disciple Hirotsugu Kawasaki, et surtout, aura été à l’origine du scénario du très intéressant "Roujin-Z" réalisé par son ancien animateur Hiroyuki Kitakubo (futur auteur de "Blood The Last Vampire") et sur lequel travaillera aussi son ancien assistant – un certain Satoshi Kon que l’on ne présente désormais plus. Petit détail amusant : bien qu’Ôtomo ait supervisé le projet "Memories" de A à Z (il est l’auteur des scripts de chaque segment – sauf le premier ! – en plus d’en avoir réalisé le troisième), le nom de Kon reste celui dont on se souvient en priorité dès qu’il s’agit d’évoquer cette hydre à trois têtes. En effet, au sein de cette compilation de trois courts-métrages (que le 7ème Art qualifie souvent d’« omnibus »), le style inimitable et vertigineux de Kon aura fait l’effet d’une bombe alors même que le bonhomme n’avait pas encore réalisé son premier film "Perfect Blue" – il le fera deux ans plus tard avec le soutien plein et entier d’Ôtomo.

Sorti en 1995 au Japon (il faudra attendre 2004 pour qu’il bénéficie d’une sortie DTV en France… ne nous demandez pas pourquoi), "Memories" est ainsi un projet aussi majeur que singulier, d’abord en raison de la collaboration qu’il aura provoqué entre plusieurs studios d’animation japonais (le Studio 4°C, Madhouse, Ghibli, Gallop…), ensuite de par son traitement assez discutable du registre cyberpunk (chaque court fait mine d’explorer le thème pour finalement s’en écarter de façon assez radicale), enfin pour la multiplicité des tonalités adultes qu’il s’échine à entremêler (la poésie, l’absurdité, le nihilisme…). Mais comme dans 95% des films obéissant à ce genre de division des styles et des réalisateurs, la variété des tons choisis a tendance à priver le résultat d’une homogénéité en béton armé, et "Memories", en dépit d’un degré de qualité très élevé sur ses trois segments, n’échappe à la règle. On peut même dire qu’en choisissant d’ouvrir le bal par une apothéose de vertige métaphysique, "Magnetic Rose" vole déjà si haut qu’il tend à écraser le contenu de ses deux successeurs. Chapeauté par Kôji Morimoto (génie du Studio 4°C à qui l’on doit notamment le meilleur épisode de l’anthologie "Animatrix") et élevé très haut par le travail de Satoshi Kon en tant que directeur artistique, ce premier court n’a pas manqué d’être rattaché au "Solaris" d’Andrei Tarkovski, et en effet, il y a de quoi. Si l’on se contente de dire qu’il y est question d’une équipe de cosmonautes qui découvre une intelligence artificielle dans une station spatiale a priori inhabitée, et que l’exploration devient mentale à force de faire se confondre le passé des cosmonautes et un passé immémorial (une énigmatique diva de l’opéra est ici l’épicentre du récit), la connexion se fait toute seule.

Fort d’un style qui combine le space opera à de fortes réminiscences de la culture italienne, Morimoto bouleverse les repères de ses personnages (et les nôtres par-dessus le marché) pour mieux remettre en question la notion de souvenir, et réussit même l’exploit de tutoyer les cimes de l’expérience sensorielle à partir d’un récit élaboré « en entonnoir » (un point de départ simple, un déroulé qui ne cesse d’élargir son ampleur thématique et sa portée évocatrice). C’est à Kon, ici coscénariste aux côtés de Morimoto, que l’on doit ce vertige intrinsèque, sa propension à flouter la dichotomie réel/virtuel n’étant plus un secret pour personne et ce personnage de cantatrice fantasmatique annonçant déjà la figure féminine centrale de son futur et inoubliable "Millennium Actress". C’est que les deux films partagent le même point de vue bicéphale sur le passé : il contamine le présent mais prend le risque de s’incarner dans les rêves et les références d’autrui, il peut temporairement panser des blessures intimes mais ne prive pas de la folie celui qui refuse d’en faire le deuil. Et l’ajout de la patte "Solaris" (un espace à la fois infini et isolé qui donne vie aux souvenirs) ne fait qu’amplifier cet effet en nous rendant nous-mêmes victimes de son processus hallucinatoire – le souvenir bien réel de Tarkovski aurait-il pris vie dans la japanimation ? Ultime coup de génie de ce petit chef-d’œuvre mental de trois quarts d’heure dont le final très kubrickien est juste impossible à oublier.

C’est à Tensai Okamura – animateur prestigieux du studio Madhouse – qu’échoit le deuxième segment "Stink Bomb", tentative déjà bien plus récréative après le déluge métaphysique de la paire Kon/Morimoto. Basé sur un pitch qui aurait de quoi faire penser à une relecture légère et grand public du monstrueux "Ebola Syndrome" d’Herman Yau, ce second court suit les dégâts causés par un jeune scientifique enrhumé qui, après avoir pris ce qu’il croit être un médicament, se transforme à son corps défendant en une effroyable arme chimique qui élimine tous ceux qui croisent son chemin. Une situation critique qui va prendre ensuite une tournure encore plus effroyable lorsque l’homme se voit confier par ses supérieurs – qui ne sont pas au courant de sa maladie ! – une mission d’une importance capitale pour la sécurité du pays. Cela vous semble invraisemblable ? Disons qu’à l’aune de l’ère post-Covid qui est encore aujourd’hui la nôtre, on gagnerait beaucoup à ne pas trop faire le malin. Cette énorme farce burlesque fait avant tout démonstration de l’ironie sardonique dont l’auteur d’"Akira" a souvent fait preuve dans son travail. En parallèle du comique de situation savoureux qu’il installe tout au long de cette hécatombe insensée, Ôtomo ne prend ici pas de gants pour tacler l’ego et les dégâts du militarisme nippon. Mieux, il fait tout son possible pour susciter chez nous le pire agacement qui soit envers un protagoniste plus tête-à-claques tu meurs, dont chaque action idiote égale en bêtise celle des pseudo-intellectuels en uniforme à qui il se confronte. Si l’envie vous titillait de faire le lien avec un autre film de Kubrick dans lequel « on apprend à ne plus s’en faire et à aimer la bombe », sachez que vous n’êtes pas dans le faux.

Le seul (et léger) malheur de "Cannon Folder" est qu’il referme l’omnibus "Memories" sur un segment plus court et moins impactant que les deux autres. Réalisé par Ôtomo lui-même, cet ultime court présente néanmoins une particularité démentielle, que l’on ne perçoit pas forcément à la première vision mais qui bluffe la rétine si l’on prend soin de passer ses 22 minutes en vitesse légèrement accélérée. En effet, ce petit film d’animation prend l’allure d’un unique plan-séquence pour raconter le quotidien des habitants d’une petite ville qui ne cessent d’entretenir et d’utiliser des canons démesurés, lesquels surplombent les toits en pointant vers on ne sait quelle cible lointaine. Les thèmes de la guerre et de la filiation renouent là encore avec un esprit ouvertement antimilitariste et pessimiste (c’est bien là le fil directeur des deux segments scénarisés par Ôtomo), mais cette fois-ci avec un regard critique sur cette continuité de « l’action mécanique » dont le choix du plan-séquence se veut bien évidemment le corollaire ironique. Tiraillé entre la terre et le ciel (donc entre un monde concret et une guerre abstraite), quasiment gilliamesque dans sa peinture d’un conflit qui contamine les strates sociales (le mot « canon » est employé partout, y compris pour désigner des shows télévisés ou des gens !), ce court referme l’anthologie "Memories" sur une note ouvertement sombre. Et sur un bilan extrêmement élevé qui offre à son néophyte un panorama très exhaustif de ce dont l’animation la plus forte et la plus inventive du globe reste capable.

Guillaume Gas Envoyer un message au rédacteur