avec ou sans moustache

MILLENNIUM ACTRESS

Un film de Satoshi Kon

Un long voyage vers la paix intérieure

Deux journalistes – dont un très cinéphile – sont engagés par une chaîne de télévision pour aller interviewer Chiyoko Fujiwara, une actrice vieillissante qui vit recluse depuis plusieurs années. Tandis que le studio qui fit d’elle une star annonce sa fermeture imminente, Chiyoko replonge alors dans le récit de sa vie, mêlant plus d’une fois l’Histoire de son pays à celle du cinéma…

Millenium Actress film animation image

Mieux vaut tard que jamais, serait-on tenté de dire… Savoir que tant de propositions de cinéma belles et novatrices ne trouvent jamais le chemin des salles obscures tandis que des produits vite faits mal faits pour les impôts inondent les multiplexes (et, au final, vident les salles au lieu de les remplir) est une raison supplémentaire de se désespérer de l’état actuel de la distribution cinématographique. La sortie du troisième long-métrage animé de Satoshi Kon (après le tordu "Perfect Blue" et le touchant "Tokyo Godfathers") est un événement qu’on vous supplie à genoux de ne pas manquer, surtout si vous n’avez jamais vu le film en question – pourtant disponible en DVD depuis plus d’une décennie.

Le succès qu’il rencontrerait en salles ferait déjà figure de vengeance méritée envers cette armada de technocrates débiles ne jurant que par la rentabilité à court terme et qui, peu de temps après la sortie du film au Japon (en 2002 !), ne savaient pas quoi faire d’une œuvre qui misait avant tout sur la curiosité et l’intelligence de son public – ce qui est con et passif semble aujourd’hui plus intéressant à leurs yeux. C’est que Satoshi Kon, de façon encore plus concrète et accessible qu’un Mamoru Oshii, sait autant faire travailler nos neurones que jouer avec notre cœur, et que son "Millennium Actress" offre une expérience rare pour le cinéphile, le spectateur curieux et l’être humain en général.

Sous couvert de la longue interview d’une actrice vieillissante par deux journalistes, le film installe d’entrée une narration vertigineuse, où la remontée très proustienne du passé et la poursuite d’un amour impossible se confond plus d’une fois avec l’Histoire au sens large, celle d’un Japon hanté par le spectre de la guerre et celle d’un art – le cinéma – qui retrouve son rôle d’outil fantasmatique. En effet, plus Chiyoko plonge dans son passé et éclaire ce qui a motivé son désir de devenir actrice de cinéma, plus cet enchevêtrement d’images, déjà surchargé d’hommages nostalgiques à tout un pan de l’âge d’or du cinéma japonais, tire sa force du fait que le réel et le fantasme ont de plus en plus de mal à être séparés.

Fusion totale du réel et de l’art, que ce soit au sein d’une scène ou même d’un simple plan (admirez le jeu sur les niveaux d’échelles), avec la quête identitaire d’une femme qui devient ainsi celle d’une nation et de ses images. Le cinéma et la vie ne font plus qu’un, le premier interpellant le second qui lui-même laisse sa percée fantasmatique répondre au premier. Voici bien le genre de film qui valide cette idée pourtant effrayante de l’existence en tant que « chaos nécessaire », et qui intime moins de chercher à tout prix à lui donner un sens que de se laisser imprégner des images qu’elle fait naître par la force des choses. Pour ceci et pour tant d’autres critères impossibles à synthétiser ici (il faudrait un livre entier pour ressasser toutes les idées démentielles de découpage et de mise en scène qu’il contient), "Millennium Actress" épouse un à un tous les contours du chef-d’œuvre absolu. Celui qui piège. Celui qui accompagne. Celui qui ne s’efface pas.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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