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L'USINE DE RIEN

Un film de Pedro Pinho

Face à l'usure

Au Portugal, les employés d’une usine métallurgique réussissent de justesse, en pleine nuit, à ce que la plupart de leurs machines ne soient emmenées par de mystérieux hommes « ayant des ordres ». Alors que le lendemain la propriétaire débarque, quelques heures après le départ précipité de l’ingénieur, flanquée d’un remplaçant et d’une représentante de la DRH, ceux-ci se retrouvent rapidement face au choix tant redouté : accepter l’indemnité qui leur est proposée, ou lutter pour leur emploi…

Depuis la crise de 2008, le Portugal a subi de plein fouet la mutation de l'économie mondialisée, les délocalisations, la précarité grandissante. Parti initialement en 2011 d’une volonté d’adaptation de pièce de théâtre (une comédie musicale pour enfants ayant le même titre), le réalisateur a repris son projet seulement en 2014 et trouvé au nord de Lisbonne une usine ayant connu un destin similaire. Pedro Pinho dépeint ainsi les sentiments de frustration, d’abandon, de trahison, ressentis par les ouvriers, au travers du cas d’une fermeture en apparence déjouée. Se plaçant du point de vue des employés, dont on ne quitte quasiment pas les ateliers, il évoque avec force la solidarité, la tentation de la division, les utopies passagères, et les issues collectives envisagées.

Grâce à un casting impeccable, composé en grande partie des ouvriers de l’usine eux-mêmes (qui a fermé après la fin du tournage en 2016), il réussit à créer un groupe crédible dans sa révolte, dans ses colères comme dans ses découragements. L’auteur décode ainsi en filigrane les tactiques de pression, division, individualisation, et dépeint finalement le mépris envers ceux qui produisent. Introduisant un intriguant personnage extérieur, observateur de phénomènes sociaux globalisés, il déroute quelque peu sur la forme, passant du film purement social à une approche expérimentale, insérant le documentaire dans le film, et assumant un virage indirect vers la comédie musicale sur la fin.

Récit de dignité et de vaillance collective, "L’usine de rien" pose les bases d’une transformation de la désespérance, en vigilance puis en espoir vivace. Symbole d’une lutte protéiforme face aux délocalisations et à un capitalisme hypocrite, le film bouleverse par ses personnages plus vrais que nature, et se pose autant en lanceur d’alerte qu’en vision poétique pleine d’espoir. L’une des découvertes essentielles de la Quinzaine des réalisateurs 2017.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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