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OFFICE

Un film de
Avec Ko Ah-sung...

Mélodie en To mineur

Un soir, Kim Byung-guk, employé d’une grande entreprise, massacre sa famille chez lui et disparaît sans laisser de traces. Dès le lendemain, ses collègues de travail sont interrogés par la police, en particulier une jeune stagiaire nommée Mirae qui semble cacher quelque chose. En outre, les caméras de surveillance de l’immeuble montrent que Kim est revenu au bureau après le massacre mais n’en est pas ressorti après. Où se cache-t-il donc ?

Ceux qui imaginent Johnnie To les deux pieds coulés dans le béton du polar violent et melvillien made in Hong Kong devraient jeter un coup d’œil plus attentif à sa filmographie. Ayant fini malgré lui par accéder au trône de John Woo et Tsui Hark suite à la rétrocession de l’ex-colonie britannique à la Chine (qui aura engendré le départ de la quasi-totalité des cinéastes HK vers l’éden hollywoodien), le cinéaste de "The Mission" s’était surtout lancé un défi totalement fou afin de fêter le centenaire du cinéma chinois : faire cent films en cinq ans, que ce soit en les produisant, les écrivant ou les réalisant. De ce fait, sa carrière aura aligné à peu près tout : des comédies populaires et lourdingues, des polars violents et existentialistes, sans oublier des films d’action bien nerveux comme on les affectionne. Le genre « ovni » n’aura pas non plus été épargné – on vous conseille de jeter un jour un coup d’œil à son hallucinant "Running on Karma". Le choix de la comédie musicale pour "Office" n’était d’ailleurs pas une surprise, ne serait-ce qu’en raison de la sensibilité chorégraphique et abstraite de la mise en scène de To, très musicale par la force des choses. Preuve en est que, dans sa brillante comédie romantique "Sparrow", le cinéaste allait jusqu’à transformer une scène de pickpocket sous la pluie en un ballet chorégraphique au ralenti avec des parapluies – on y découvrait une parfaite connexion avec la sensibilité musicale de Jacques Demy.

Sur "Office", le fait de s’intéresser à l’univers cruel de la finance et d’inviter sa faune impitoyable (vieux requins bien rodés et petits squales bien affamés) à gesticuler dans de grandes envolées musicales laissait rêveur. On appréhendait déjà la faculté de To à tout transcender par son génie chorégraphique et une gestion parfaitement minutée de la tension. Reste qu’entre-temps, on a vu le film… Pour tout dire, il ne faut pas plus de cinq minutes de film pour avoir une large grimace figée sur le coin de la tronche, laquelle ne disparaîtra pas pendant deux heures. Le gros souci vient justement des chansons, déjà d’une outrance kitsch on ne peut plus pénible, mais surtout dotées de paroles qui explosent les limites du ridicule. Pour vous donner une idée, imaginez un traité sur l’investissement en entreprise transcendé par le ton niaiseux d’un Marc Lévy – on exagère à peine. D’autant plus gênant que les acteurs, pantins tirés à quatre épingles avec un faciès tirant vers le cartoon, ne sont clairement pas au mieux de leur forme. On en vient même à se ficher éperdument de ce qui leur arrive, le scénario brassant divers enjeux relatifs à la crise économique et à l’ambition carnassière des employés sans jamais parvenir à atteindre la dimension d’un véritable échiquier mental. Tout juste peut-on déceler ici des rapports de force qui laissent indifférent, et dont le musical assèche toute portée symbolique.

Reste qu’au sein de cette improbable relecture de "Margin Call" par Luc Plamondon, Johnnie To a eu une idée de génie : un huis clos quasi intégral dans un immeuble high-tech à la structure architecturale pour le moins inhabituelle, présentant des charpentes en couleurs primaires, des cloisons dépourvues de vitres et une dimension de huis clos abstrait (le toit destiné à la pause-cigarette ressemble à une pièce fermée, avec juste quelques sons de l’extérieur). Dans l’idée, on y repère un lien direct avec le travail de Jacques Tati sur "Playtime", définissant une sorte de manège existentiel au sein d’un environnement urbain froid et ordonné, ramenant ainsi l’individu social à son statut de pantin manipulé par la force des choses. Dans les faits, cette audace scénographique ne fait hélas qu’appuyer la sensation d’assister à une mise en scène de comédie musicale telle que Luc Plamondon la conçoit : un décor vide et épuré, réduit à un amas de surfaces stylistiques qui délimitent l’espace sans réussir à l’enrichir, et au sein duquel des acteurs beuglent des paraphrases lourdes sur les enjeux dont ils sont les pièces maîtresses. On n’aurait jamais cru voir ça un jour sur un écran de cinéma. Ça ne fait pas du tout la blague, mais ça a le mérite de laisser un gros point d’interrogation en sortie de projo.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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