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GRAND MARIN

Amarres (presque) larguées

Pêcher sur les mers du Nord était le rêve pour lequel Lili a choisi de tout quitter. Embarquée sur un chalutier dirigé par Ian et dont elle est la seule présence féminine de l’équipage, elle entame une quête de liberté, fuyant sa vie d’avant au profit d’un voyage vers l’inconnu, transcendant ainsi sa solitude et sa fragilité…

Grand Marin film movie

On la connaissait actrice pour Alekseï Balabanov et Julie Bertuccelli (entre autres, sa carrière européenne étant particulièrement vaste), on la découvre aujourd’hui réalisatrice. En s’inspirant pour le coup d’un livre éponyme de Catherine Poulain (paru en 2016), Dinara Droukarova accouche d’une première réalisation pas si simple à aborder. D’abord parce qu’elle choisit d’embrasser elle-même le rôle principal, celui d’une héroïne qualifiée d’entrée de « moineau » dont le désir de liberté pleinement assumé s’équilibre avec un passif perpétuellement calé dans le non-dit – seule une très forte image mentale surgit à mi-parcours pour ébaucher une possibilité d’explication symbolique sur son passé. Ensuite parce que cette recherche apparente d’un récit d’initiation sans port d’attache ni package psychologique a souvent les défauts de ses qualités : ne rien surligner (ou suggérer trop peu) et miser exclusivement sur le réalisme contemplatif, c’est la garantie de voir les codes de la fiction libératrice amarrés un peu trop longtemps au port du documentaire.

Le souci majeur de ce premier film, c’est qu’il passe trop de temps à se focaliser sur les micro-détails de la vie de pêcheur : les gestes à adopter, les outils à manipuler, les précautions à prendre, les repas à partager, la monotonie de la vie à bord et des escales sur la terre ferme, etc. Tant et si bien qu’on finit par ne plus ressentir grand-chose de cet appel du large et de cette quête de liberté qui infusaient dès les premières minutes, la mise en scène ne s’en tenant qu’à des éléments narratifs plus propices à un reportage de Thalassa qu’à un drame émancipateur. On a beau sentir le désir on ne peut plus louable de contourner les clichés par un goût de l’atmosphère et de l’épure, le film manque cruellement de chair et de matière, surtout quand il s’agit de développer la confrontation entre les personnages. Peu de caractères réellement façonnés ici, sinon un équipage appliqué à la tâche (on y retrouve d’ailleurs les deux acteurs principaux respectifs de "Dheepan" et de "Shéhérazade") et quelques autochtones aussi bourrus que méfiants vis-à-vis de l’héroïne – il ne s’agit hélas que de satellites sans réelle valeur ajoutée à l’intrigue. Outre l’héroïne, il n’y a guère plus que le capitaine du bateau (Sam Louwyck, déjà vieux loup de mer chez Bertrand Mandico) et un marin très porté sur la bibine pour présenter une réelle ébauche d’arc narratif. Fort heureusement, un très beau quart d’heure final à haute teneur libératrice et réconciliatrice vient in fine réactiver la fibre de l’évasion.

Ce sur quoi on saluera clairement le travail de Dinara Droukarova tient tout simplement à la maîtrise technique dont elle fait ici preuve. D’un Scope sublime mettant en valeur les paysages islandais à une musique envoûtante entre rock et électro (on la doit au cofondateur du groupe Air !), le cadre constitue ici une invitation à se laisser porter par un espace naturel et vibrant, par des conditions d’existence détachées des contraintes de la vie urbaine. Un peu à l’image d’un "Into the wild", la prégnance à utiliser la composition du cadre pour dresser un appel à l’aventure est ici indiscutable. Avec un découpage plus sensoriel et un récit plus développé dans ses micro-enjeux, le voyage aurait pu être inoubliable. En l’état, il ne fut que frais et relativement agréable.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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