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LE FOSSE

Un film de Wang Bing

Les travaux forcés vus de l'intérieur : suffoquant

En 1960, dans les camps de travaux forcé du désert de Gobi, se déroule un chantier regroupant quelques 20 000 hommes. Dans des conditions extrêmes, ils vont devoir passer l'hiver, espérant survivre malgré le froid, le rationnement, les logements de fortunes dans des tranchées recouvertes...

En février 1957, Mao Zedong lança un programme de « rectification » visant à redonner cours à une certaine liberté d'expression. Il encourage les intellectuels à critiquer le système et le Parti, dans le cadre d'une campagne dénommée les « 100 fleurs ». Quelques mois plus tard, alors que le mouvement commence à se structurer autour de l'Université de Pékin et à se répandre en province, le Parti réagit et lance une campagne de répression, comportant séances d'auto-critique, licenciements, emprisonnements, exécutions. Cela mènera notamment à l'envoi de quelques 400 000 Chinois dans des camps de travail ou de rééducation. C'est dans ce contexte que s'inscrit « The Ditch », un film à la limite du documentaire (genre dont provient son auteur, Wang Bing), qui décrit le rude quotidien en 1960 de ces hommes envoyés au labeur, voire à la mort.

La première partie du film est sans espoir. Bing nous dépeint une vie de travail harassant, de rationnement, où les rares éléments visant au réconfort, les lettres de la famille attendues fébrilement, sont parfois porteuses de déception (une séparation, la rencontre d'un autre homme, l'impossible attente de la femme...). Tous les rituels sont dépeints avec minutie, y compris le ramassage des cadavres, alors que tout le monde dort (ou fait semblant). Le contexte, limité dans un premier temps, s'élargit par la suite aux champs de tombes qui entourent le chantier, comme pour signifier l'impossibilité de l'existence d'un monde extérieur.

Ici, les hommes, ou ce qu'il en reste, tentent de survivre. Ils recherchent des herbes sauvages et des graines qui complèteront leur diète, le top du gastronomique se résumant aux rares rats qu'ils réussissent à capturer et faire bouillir. Mais le mode de vie qui leur est imposé les fait au final eux-mêmes ressembler à des rats : ils vivent dans des tunnels, ils rampent, ils vont jusqu'à manger le vomis des autres... L'insoutenable apparaît alors à l'image, et le réalisateur peut faire entrer en jeu un élément extérieur : la femme d'un homme, récemment décédé.

Nous entrons alors dans une deuxième partie où l'idée d'une connexion avec le monde réapparaît. Les femmes existent encore hors de ce monde. On ne montre d'ailleurs pas à la visiteuse les cadavres, mais on lui propose une longue errance au milieu de tombes anonymes. Comme si la réalité était encore bien plus insupportable, le réalisateur sème le doute dans l'esprit-même du spectateur, suggérant des pratiques bien peu reluisantes (pourrait-elle tomber sur des indices de cannibalisme ?). Les rares valident peuvent toujours tenter de s'évader ou repartir en camion, la réalité semble toujours devoir les rattraper, dans un constat d'échec effroyable : si le pouvoir organise un train pour le retour de valides... il en viendra malheureusement d'autres pour les remplacer. Soulignant ainsi les errances d'un pouvoir aveugle, Wang Bing enfonce le clou définitivement, espérant décrire avec justesse une page encore méconnue de l'histoire de la Chine.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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