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CRIP CAMP

L’autre combat pour les droits civiques

En 1971, dans un contexte de culture hippie et de revendication des droits civiques, une colonie de vacances pour jeunes handicapés, le camp Jened, a été l’un des points de départ d’une importante et nécessaire lutte pour l’égalité…

Crip Camp film movie

Sortie le 25 mars 2020 sur Netflix

À la fois coréalisateur du film et l’un des héros de ce documentaire, James LeBrecht est né avec un spina bifida ayant entraîné la paralysie de ses jambes, mais il a réussi à devenir technicien et concepteur sonore pour le théâtre, la télévision et le cinéma (il a par exemple travaillé sur les films "Twin Peaks", "Dragon, l’histoire de Bruce Lee", "The Game", "Le Géant de fer", "Pitch Black", "Battlefield Earth" ou encore "Bad Santa"). Dans la séquence prégénérique, il explique qu’à l’âge de 15 ans, il a fait un séjour au camp Jened, une colonie de vacances qui a accueilli de jeunes handicapés entre 1951 et 1977 dans l’État de New York. Lorsqu’il y participe dans le contexte particulier post-Woodstcock, ce camp est très imprégné par l’esprit hippie, et LeBrecht affirme en début de film que Jened « a changé le monde, et personne ne le sait ». Cette annonce forte fait presque figure de suspense pour la suite et le public (qui, en grande majorité, n’y connaît rien ou pas grand-chose sur le sujet !) a donc hâte d’en savoir plus.

Si on peut accuser "Crip Camp" d’être relativement formaté dans sa mise en scène et de nous tromper légèrement sur le contenu (contrairement à ce que peuvent faire croire le titre et l’introduction, seul le premier tiers du film traite du camp de 1971 en tant que tel, avant d’enchaîner sur les combats des activistes handicapés), son sujet est, intrinsèquement, suffisamment fort pour que l’on soit scotché et bouleversé.

On découvre donc d’abord ce camp, qui a permis de redonner une dignité et une voix à de jeunes individus marginalisés à qui la société refusait une place de citoyens « normaux ». On se rend compte de l’ampleur des discriminations (conscientes ou inconscientes) dont les personnes handicapées ont été victimes aux États-Unis, ainsi que d’une légitime revendication à un « droit à l’intimité » face à une surprotection certes bienveillante mais qui est finalement tout aussi méprisante que les rejets. Un des moniteurs de ce camp, afro-américain, parle de sa propre prise de conscience en travaillant à Jened : « Les obstacles que je rencontrais en tant que Noir affectaient les personnes en fauteuil roulant ».

C’est donc bien une autre lutte pour les droits civiques (plus méconnue) qui s’est engagée dans les années 70, et ce n’est finalement pas surprenant d’apprendre, plus tard dans le film parle, que les Black Panthers ont apporté leur soutien logistique à activistes dans le cadre d’une action pour les droits des personnes handicapées. Car il s’agit bien d’un même état d’esprit et d’un même combat : l’égalité des droits et un traitement digne, quelles que soient les différences. Ce n’est pas non plus une surprise de constater que ce long métrage est coproduit par le couple Obama via leur société Higher Ground (à qui l’on doit déjà le très bon "American Factory", Oscar 2020 du documentaire).

On assiste ainsi, à travers les archives et les témoignages, à une lutte pour plus de justice – et aussi, à l’époque des utopies hippies, à une libération sexuelle qui trouve ici un écho particulier. C’est également un film sur le regard des autres et ponctuellement sur l’impact du langage – « Ne dis pas des trucs sur elle, parle-lui à elle », dit un moniteur à un des campeurs lorsqu’il parle d’une jeune fille atteinte de paralysie cérébrale, alors que lui-même est handicapé.

Certaines séquences sont de véritables chocs, comme lorsque "Crip Camp" évoque les conditions immondes dans lesquelles des enfants handicapés étaient traités à l’hôpital de Willowbrook. On s’indigne aussi aux côtés des protagonistes quand Nixon invoque le prétexte des coûts pour rejeter l’article 504 d’un projet de loi qui ouvrait la voie à une interdiction des discriminations fondées sur le handicap. La fascination et l’admiration prennent le dessus quand des activistes bloquent une rue de New York ou occupent un bâtiment de San Francisco malgré les risques que cela implique pour leur propre santé (la ténacité de Judy Heumann est notamment très inspirante). Et en imbriquant les luttes collectives et les trajectoires de certains individus, le film émeut forcément, notamment avec sa fin mélangeant hommages et retrouvailles.

Raphaël JullienEnvoyer un message au rédacteur

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