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AU-DELÀ DES MONTAGNES

Un film de Jia Zhangke

Three times

1999 : Tao, une jeune activiste de Fenyeng, est courtisée par ses deux amis d’enfance, Zang et Lianzi. Quand le premier est propriétaire d’une station-service et fantasme sur le capitalisme américain, le second travaille tant bien que mal dans une mine de charbon. Une dispute les contraint à rompre leur amitié et Zang demande alors Tao en mariage, ce qu’elle accepte… 2014 : Tao s’est séparée de Zang et a perdu la garde de son fils Dollar. Elle revient à Fenyeng et retrouve Lianzi, désormais marié et visiblement souffrant… 2025 : Dollar est désormais un adolescent installé en Australie et s’entend de moins en moins avec son père, ce dernier étant empêtré dans des problèmes financiers…

Qui aurait cru que Go West des Pet Shop Boys allait être LA chanson que l’on retiendrait de ce 68e festival de Cannes ? À bien des égards, l’usage de cette chanson en ouverture et clôture du nouveau film de Jia Zhangke était un excellent choix de sa part : au départ, elle évoque un hypothétique rêve d’ouverture au monde que semble caresser une foule d’activistes chinois (parmi lesquels on reconnaît Zhao Tao, héroïne du film, mais aussi épouse et actrice fétiche du cinéaste), et au final, elle renvoie l’idéaliste à la mélancolie des espoirs brisés, à cette époque où tout semblait possible et où le monde n’était pas encore sujet aux mutations économiques les plus terribles.

Jia Zhangke en sait quelque chose : depuis toujours, son cinéma n’est parcouru que par cette idée d’une Chine en transformation, reflet d’une jeune société post-maoïste qui fut finalement contrainte de s’adapter aux règles du capitalisme triomphant. C’est cette évolution que le cinéaste tente ici de traduire sur trois époques distinctes, sans attendrissement larmoyant ni rejet pur et simple des mutations contemporaines. Parce que chez lui, l’humain est toujours au centre de tout et au-dessus du regard politique. Déjà, le choix d’une saga sur trois années successives ne fait pas seulement qu’imposer une narration en trois temps. Elle contribue surtout à pousser le cinéaste vers une approche purement formelle de son récit : en effet, chaque époque a ici son propre format (1:37 pour la première, 1:85 pour la deuxième, Scope pour la troisième), reflétant en soi une fenêtre d’ouverture de plus en plus large de la société chinoise vers le reste du monde.

L’écoulement du temps entre aussi en jeu : pour la première fois dans sa carrière, et ce au travers d’une narration dirigée par l’évolution de trois destinées, Jia Zhangke évoque un épuisement des
fondations et des rêves (les fameuses « montagnes » du titre, qui pourraient disparaître avec le temps), qui tend autant vers l’arrivée d’une nouvelle civilisation, qu’aux lois dictées par l’argent et la technologie. La troisième partie du film, située à Sydney, révèle de façon féroce les ravages de cette déshumanisation économique : les vestiges de la cellule familiale sont géographiquement séparés, les souvenirs du passé n’ont plus la même valeur pour chacun, la langue anglaise prend le dessus sur toutes les autres et la quête des racines n’est plus qu’un besoin furtif pour les jeunes générations (un adolescent qui s’appelle Dollar !). L’espoir semble brisé, mais comme l’évoque la chanson Go West dans une dernière scène déchirante, il vit encore quelque part, fatigué mais encore intact, toujours à travers le prisme de l’art.

Film inconsolable et énergique à la fois, déployant un lyrisme et une amplitude dramatique tout à fait imparables, "Mountains may depart" n’est pas pour autant le meilleur film de son auteur. En effet, on ne sent pas ici la perfection symbolique et formelle qui émanait de ses précédents travaux, en particulier le sidérant "A touch of sin" – sans doute son plus grand chef-d’œuvre à ce jour. Il n’en reste pas moins que ce film – injustement oublié du palmarès cannois – constitue à bien des égards une œuvre-somme pour lui, cinéaste surdoué et engagé pour qui le cinéma n’est rien de moins qu’une fenêtre ouverte sur un monde en mutation.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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