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ABUS DE FAIBLESSE

Le come-back réussi de Catherine Breillat

Maud, une cinéaste, se réveille un matin hémiplégique : son corps est à moitié mort. Déterminée à poursuivre son projet de film, elle engage pour le premier rôle un certain Vilko, arnaqueur de célébrités dont le charisme et l’arrogance lui font un sacré effet. Mais celui-ci va s’incruster peu à peu dans sa vie, lui apportant certes son aide, mais en profitant aussi pour l’escroquer en lui empruntant des sommes astronomiques…

Il y a un plan précis qui, en tant que tel, suffit à hanter le cortex du cinéphile durant toute la projection du nouveau film de Catherine Breillat. Au bout de dix minutes de film, avant que l’héroïne (jouée par Isabelle Huppert) ne quitte l’hôpital pour regagner son loft, elle traverse un couloir dans lequel apparait tout à coup la réalisatrice elle-même dans le rôle d’une patiente, visiblement atteinte d’un cas similaire d’hémiplégie. Les deux femmes se croisent, l’une allant dans le sens opposé de l’autre. Une sorte de « passage de relais » intégré au cœur même de la fiction, qui reflète en tant que tel le pari de la réalisatrice : intégrer pour de bon une sérieuse dose de vécu au cœur même d’un de ses films, mais laisser autant que possible la fiction (dont Huppert est ici le pilote) prendre les devants sur tout cachet autobiographique. Breillat s’en défend d’ailleurs elle-même : il ne s’agit pas d’un plaidoyer en sa faveur ni même d’une autobiographie. Ce qu’elle raconte ici, à savoir l’abus de faiblesse dont elle fut victime par le célèbre arnaqueur Christophe Rocancourt suite à une hémorragie cérébrale, n’est évidemment pas un détail pêché au hasard (elle a réellement vécu cela), mais la fiction devient ici un vecteur émotionnel à travers lequel la réalisatrice injecte son vécu et laisse le champ libre au spectateur, bien évidemment sans lui mâcher le travail.

Si on l’isole comme étape précise de l’évolution d’une filmographie, "Abus de faiblesse" sonne clairement comme une rupture assez directe avec tout qui constituait jusque-là la partie réductrice (et très caricaturale, disons-le) du cinéma de Catherine Breillat. Inutile de s’attendre à du sexe (explicite ou pas), il n’y en aura jamais, tout simplement parce que le sujet n’est pas là. Ne pas craindre les dialogues supra-littéraires qui pouvaient irriter dans ses précédents films, ils sont ici totalement absents. Et ne plus avoir peur de la froideur d’une mise en scène qui bannit l’immersion pure au profit d’une passivité glaciale : pour la première fois de sa carrière, Breillat injecte une grande dose de nervosité dans sa réalisation comme dans la plupart de ses dialogues, intègre une musique enregistrée à des fins narratives (un violon de Didier Lockwood qui renforce la tension ou le malaise de certaines scènes), et implique son spectateur par un jeu brillant sur l’ellipse et le non-dit, qui ne surligne rien mais qui murmure tout à travers les raccords entre deux plans.

Il fallait bien tout cela pour que cette histoire de manipulation, opérée par un escroc professionnel sur une femme aux capacités physiques fortement diminuées, intègre en son sein une ambiguïté et un doute qui gagnent en ampleur jusqu’à un plan final diabolique. Ici, signer les chèques devient un rituel sans cesse répété qui vire à l’abstraction, être fasciné par celui qui vous aide se pare d’une compassion qui sonne comme un double jeu (masochiste ?), et le fait de ne pas se comprendre soi-même intensifie autant la position de faiblesse que l’irrésistible attirance pour le vide. Tout ceci, Catherine Breillat le fait enfin ressentir par sa mise en scène et jamais par ses dialogues, ceux-ci n’étant là que pour jauger la relation fluctuante entre les deux protagonistes. Et face à une Isabelle Huppert sensationnelle à force de nous donner l’impression qu’elle ne joue pas, l’inattendu Kool Shen dégage une frime et une colère intérieure qui ne demandaient sans doute qu’à être un jour révélées sur un écran de cinéma. Un tandem de choc, presque en abus de force.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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