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INTERVIEW

ABUS DE FAIBLESSE

De tous ses films, c’était certainement le plus difficile à appréhender, ne serait-ce qu’au regard de son sujet et des éléments renvoyant à une affaire judiciaire récente qui l’aura opposée à un célèbre arnaqueur de stars. Avec « Abus de faiblesse », Catherine Breillat surprend, é…

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De tous ses films, c’était certainement le plus difficile à appréhender, ne serait-ce qu’au regard de son sujet et des éléments renvoyant à une affaire judiciaire récente qui l’aura opposée à un célèbre arnaqueur de stars. Avec "Abus de faiblesse", Catherine Breillat surprend, émeut, déroute et amuse parfois. Cela tombe plutôt bien : l’entretien accordé à la presse locale lyonnaise se déroula exactement dans le même ton. Rencontre…

Journaliste : Ce n’est pas la première fois que vous adaptez l’un de vos propres livres. Pourquoi avez-vous eu envie d’adapter celui-ci en particulier, sur grand écran ?

Catherine Breillat : Je ne pense pas du tout avoir « adapté » le livre. Le livre, c’était avant tout un récit, dans lequel il y avait peut-être parfois des envolées dans le langage et dans la pensée. Mais au bout du compte, c’était quand même un récit que je faisais à partir d’une situation réelle. Tout ce que je connaissais, c’était les faits, voilà tout. Là, je fais un film, je suis cinéaste. Je pense que le cinéma phagocyte la vie, la mienne et celle des autres, y compris le moindre fait divers dont j’écoute tout à coup une conversation qui me semble inouïe, et à partir de tout cela, je construis des personnages, avec des amalgames. En plus, quand je suis allée chez mon éditeur, je lui ai dit que j’en ferais un film. J’ai donc gardé les droits du livre, mais par contre, j’ai mis trois ans à écrire le scénario. A la base, je m’étais amusée à imaginer des scènes, notamment celle où les deux personnages dorment dans des espaces voisins (elle dans son propre lit, lui dans un lit pour enfant), ce qui forme une situation totalement étrange. Cette scène n’a rien à avoir avec ma propre vie, mais je trouvais ça tellement joli, assez proche d’une comédie hollywoodienne, d’un cinéma que j’adore mais que je ne sais pas faire. Du coup, j’écrivais ces scènes scrupuleusement parce qu’il me fallait garder ce genre d’humeur et de tonalité, alors que je suis en général plus sombre et plus rebelle. Ces scènes, je ne les ai jamais vécues autrement que comme étant de la fiction.

Journaliste : Au vu du sujet, on a du mal à imaginer que, pour vous, ce film puisse être « comme un autre », même s’il y avait déjà beaucoup de vous dans vos précédents films…

Catherine Breillat : Je considère que tous mes films doivent être comme mes premiers films. J’ai l’impression de faire un premier film. Ce qui est beaucoup plus ennuyeux, ce n’est pas du tout que l’on puisse penser que ça me concerne uniquement parce que les gens connaissent l’histoire qui se cache derrière, c’est que l’on puisse croire connaitre l’histoire à travers ce qu’en disent les ragots ou les journaux. Les seuls qui savent la vérité, c’est le tribunal et moi. Encore que je n’en suis pas sûre, tant ce genre d’histoire ne peut pas se produire dans un état normal.

Journaliste : A l’origine, il y avait un scénario intitulé "Bad Love", que vous souhaitiez tourner avec Naomi Campbell et Christophe Rocancourt. Et à un moment donné du film, Maud raconte à Vilko le déroulé du scénario qu’elle souhaite mettre en scène. S’agit-il du même scénario ?

Catherine Breillat : Oui, totalement. Je n’ai rien transformé pour l’occasion. D’ailleurs, certains journalistes pensaient que j’avais choisi un escroc pour jouer le rôle d’un escroc, alors que ce n’est pas du tout le cas. Lorsque l’on écoute parler Maud, on comprend que son scénario tourne autour d’un homme frustre, assez vulgaire, mais avec quelque chose d’autre.

Journaliste : Cela m’a beaucoup rappelé "Parfait amour", l’un de vos précédents films.

Catherine Breillat : Mais en vérité, c’était un remake de "Parfait amour" ! (rires) D’ailleurs, l’écriture de ce remake m’a beaucoup embêtée. A l’époque, j’avais rencontré Madonna pour "Une vieille maîtresse" : elle trouvait le titre assez rébarbatif, mais elle voulait faire un film avec moi. Je m’étais donc mis en tête de lui écrire un rôle, et je m’étais lancée dans l’idée de faire un remake de "Parfait amour". Mais quand a eu lieu l’assassinat de Marie Trintignant, cela m’a tétanisée et stoppée dans mon élan. Pour le coup, cela rejoignait beaucoup trop le fait divers qui était au cœur de "Parfait amour", et il m’était impossible d’écrire dessus. Et quand Naomi Campbell, qui voulait travailler avec moi, est venue me voir bien plus tard, je me suis dit que le temps était passé, que cette histoire m’appartenait malgré tout et qu’il fallait en faire quelque chose. Du coup, j’ai commencé à écrire "Bad Love".

Journaliste : Comment s’est fait votre choix du casting, à savoir Isabelle Huppert et Kool Shen ?

Catherine Breillat : Isabelle, c’était une évidence dès le départ. Même si on ne se voyait jamais, on se connaissait déjà. Elle m’avait d’ailleurs dit non à l’époque de "Parfait amour", et elle hésitait à jouer dans "Sex is comedy" [NDLR : le rôle a été finalement tenu par Anne Parillaud]. Je lui ai donc téléphoné et je lui ai dit : « Bon, Isabelle, t’attends que je sois morte ou quoi ? Il faut que tu tournes un film avec moi, et là, je te préviens, c’est sans doute le dernier que je te propose ! » (rires) Elle avait déjà lu le livre et elle m’a dit oui sans que j’ai eu besoin de lui donner le scénario… Pour ce qui est de Kool Shen, il faut déjà savoir que j’ai un grand rapport au langage. Un film, c’est un peu comme de la terre glaise : il faut que le corps s’exprime, qu’il habite l’espace, qu’il l’investisse pleinement. Je me disais qu’il me fallait un « corps de rappeur », parce qu’un chanteur de rap happe le public d’une façon assez brute. Après, je ne connaissais rien au rap, et je pense que lui-même ne connaissait pas mon cinéma. Je connaissais juste le nom de certains groupes. Du coup, je suis allé voir Akhenaton du groupe IAM, qui était pour le coup très mignon comme chanteur de rap. Avec lui, le film serait devenu une romance. Et puis, je suis allé voir NTM. Je connaissais JoeyStarr, mais je l’avais éliminé d’emblée car je trouvais que ça aurait orienté le film sur une autre voie, moins intéressante. Donc, c’était Kool Shen. Il n’y en avait pas d’autre.

Journaliste : Et qu’est-ce qui l’attirait dans votre univers ?

Catherine Breillat : Je crois que les gens que l’on désire se demandent pourquoi on vient les chercher. Le cinéma, c’est déjà un mot magique. J’ai décidé de faire des essais avec lui. La présence du corps, ce dont je parlais à l’instant, je l’avais déjà. Mais en regardant les essais, j’ai cru à un moment donné que je m’étais trompée en le choisissant. Du coup, je l’ai appelé pour lui dire que les essais n’étaient pas suffisants et qu’il fallait poursuivre. Et comme je fais toujours des essais derrière le dos des acteurs avec d’autres personnes, je lui ai montré ce que j’aimais ou non dans ce qu’il avait fait. Il voulait coller au personnage du livre, qu’il méprisait et que je méprisais aussi. Je lui ai donc donné à apprendre le texte de la scène de séduction d’"A ma sœur", qui est une situation entièrement bourgeoise avec un texte très littéraire de deux pages. Il a d’ailleurs mis du temps à l’apprendre : il pensait ne pas en être capable, mais je lui ai dit qu’il y arriverait. Et lorsqu’il a fait ce nouvel essai, assis dans un fauteuil et cadré en gros plan (car j’adore scruter les visages), il s’est accaparé le texte au point que j’oubliais que je l’avais moi-même écrit. Cela faisait « parlé » et jamais « écrit ». J’étais stupéfaite et fascinée. Il a donc recommencé plusieurs fois pour vérifier que ce n’était pas un heureux accident, et à chaque fois, c’était aussi bien que la première. Avec ce stade, le doute n’était plus possible, y compris chez mon producteur.

Journaliste : Pour ce qui est du travail avec Isabelle Huppert, comment vous avez abordé la question du corps ?

Catherine Breillat : Eh bien, on ne l’aborde jamais ! (sourire) J’avais dit à Isabelle « Tu sais, moi, je ne travaille pas », et elle m’a répondu « Ah ben, moi non plus ! ». C’est pour ça que je ne vois pas mes acteurs avant le tournage. C’est vraiment sur le plateau que tout se passe. Entre le moment où elle a accepté de faire le film et le moment où elle est venue pour les essais costumes, on ne s’est jamais vu avec Isabelle, ni même téléphoné. Avant le tournage, je ne parle pas du scénario, des dialogues ou du tournage avec les acteurs. Je n’aime pas parler de quelque chose qui n’est pas encore « fait » et dont je ne sais pas encore très bien comment je vais le faire. Cette part d’énigme me passionne.

Journaliste : Sur le tournage, y avait-il quand même des moments où c’était douloureux de revoir des choses que vous aviez vécu, des sentiments que vous aviez ressenti ?

Catherine Breillat : Jamais. Parce que je ne les revois pas. Je les fabrique.

Journaliste : Pourquoi l’action se situe-t-elle à Bruxelles ?

Catherine Breillat : Inutile de chercher bien loin, la raison tient en deux mots : « tax shelter ». Pourquoi croyez-vous que le nombre de films français tournés à Bruxelles augmente ? Parce qu’ils n’arrivent pas à trouver de financement suffisant. Ils ont donc besoin de faire une coproduction belge. Quand les Belges mettent un euro dans un film, deux tiers leur sont rendus par le gouvernement. C’est beaucoup plus encourageant pour faire un film. Mais dans mon cas, peu importait l’endroit où devait se dérouler l’action, vu que l’histoire est universelle.

Journaliste : Il y a aussi des scènes à Biarritz. Je pense à ce plan où les vagues s’écrasent violemment sur les rochers, avec Isabelle Huppert qui regarde dans le vide.

Catherine Breillat : Le côté opaque du remous et de l’écume, c’est suffisant pour avoir le vertige et pour être attirée. Le vertige, c’est aussi une fascination de la perte.

Journaliste : Vous commencez le film dans l’hôpital, avec des scènes d’un blanc léthargique, et peu à peu, on sent que les couleurs reviennent dans la mise en scène. Est-ce que c’est une chose à laquelle vous avez accordé beaucoup d’importance ?

Catherine Breillat : Ce sont surtout les lieux qui sont importants. En France, l’hôpital a des couleurs précises : c’est rose, avec des lits où les draps sont jaunes. C’est doux et ça égaye un peu. En Belgique, c’est blanc. Et le début du film, je l’avais conçu entièrement blanc au départ.

Journaliste : A propos des scènes dans l’hôpital, il y a un plan qui se remarque très facilement : celui où vous faites une petite apparition. Ce plan dure une quinzaine de secondes (ce qui n’en fait donc pas vraiment un caméo furtif), et par ailleurs, à partir du moment où Huppert s’efface derrière vous en allant dans la direction opposée, il semble y avoir une sorte de « passage de relais » entre vous deux, mais qui s’inscrit dans la fiction.

Catherine Breillat : (sourire) C’est drôle que vous disiez cela, parce que cette apparition a été improvisée sur le tournage. En fait, je trouvais que dans ce couloir d’hôpital, il y avait quelque chose qui manquait entre le fait qu’on la retrouve dans le loft avec la canne et le fait que dans l’hôpital on passe forcément par cette canne-là. Du coup, j’ai décidé d’incarner ce « chaînon manquant » au sein de ce couloir qui était déjà trop vide à la base. Isabelle était très surprise sur le moment, et je lui ai dit : « Eh oui, tu vois, c’est l’ombre qui croise la lumière ».

Journaliste : Le violon de Didier Lockwood intervient très souvent dans le film, notamment à partir du moment où l’on sent le début d’une tension ou d’un malaise entre les deux protagonistes. Etait-ce l’utilisation que vous souhaitiez en faire ?

Catherine Breillat : Ah oui, complètement. Il faut préciser que je ne fais en général jamais de musique enregistrée pour mes films, à part dans "Une vraie jeune fille".

Journaliste : Les faits relatés dans votre film sont relativement récents, mais tout au long du film, on sent une certaine distance, une certaine prise de recul. Comment l’expliquez-vous ?

Catherine Breillat : C’est parce que je suis cinéaste. Je ne fais pas un reportage. Avec le temps, j’ai bien compris que tous mes films ont une grande part d’autobiographie, mais ça n’a aucun sens que les gens viennent voir le film pour me voir à l’écran. Ce qui compte pour moi, c’est qu’en voyant une histoire qui m’est arrivée à moi, ils se reconnaissent eux, pas forcément parce qu’ils ont vécu la même chose mais parce qu’ils y trouvent les mêmes émotions que dans leur vécu. C’est comme ça que je vois les films, et pas autrement. Je ne suis pas du tout narcissique. (sourire)

Journaliste : On sent une forme de distanciation en tant que spectateur, dans le sens où l’on n’a jamais d’apitoiement ou d’attachement pour le personnage de Maud.

Catherine Breillat : (elle réfléchit) C’est quand même un personnage qui ne se comprend pas et que personne ne comprend. Il est donc logique que le spectateur n’ait pas de réel attachement pour elle. Mais surtout, je n’avais pas envie que le film soit un plaidoyer en ma faveur.

Journaliste : Dans le film, vous faites parfois preuve d’humour dans les répliques, et cela dérive parfois vers l’humour noir. D’où vient l’impression que le film verse autant dans la gravité que dans la jubilation ?

Catherine Breillat : Je pense que c’est une caractéristique de tous mes films, à vrai dire. Je ne voulais pas d’un film qui soit introverti, comme peut l’être une autobiographie. A un moment donné, je cherche toujours à « casser » mes personnages, à ne pas les rendre très sympathiques. Je n’aime pas qu’une empathie se crée avec le spectateur, parce que j’ai toujours l’impression de me faire manipuler dès lors qu’on essaie de me prendre par les sentiments. Parce que je trouve que cela fait appel à ma bêtise, à mon côté fleur bleue, et pas à l’art. Cela dit, dans la vie, je ris tout le temps. Je peux être méchante avec les gens mais je suis bien plus méchante avec moi-même ! (sourire)

Journaliste : Pendant le film, on se demande souvent à propos de Maud : « Mais pourquoi fait-elle encore un chèque ? Pourquoi ne se rend-elle pas compte ? »

Catherine Breillat : C’est précisément ce qu’elle dit : il y a un glissement. Le premier chèque est facile à faire parce qu’il est rationnel : c’est un prêt, il faut qu’on s’en souvienne. Mais les autres chèques sont irrationnels, ça ressemble à une réplique. Au début de mon film "36 fillette", il y a une réplique où l’on dit que la vie est comme un billet de 100 francs : dès qu’on enlève quelques centimes, tout le reste s’envole. Si ça avait été de l’argent, je ne l’aurai donc peut-être pas donné, parce qu’il y aurait eu une présence physique. Mais les chèques, c’est abstrait. D’ailleurs, dans mon cas, ça devenait peu à peu des petits chèques. Il n’y avait plus d’addition, et j’ai vite perdu la notion des chiffres… Tout change à partir du moment où quelqu’un s’incruste comme ça dans votre vie, où vous ne pouvez pas sortir toute seule et où vous devez rester cloitrée chez vous. Alors, dans le film, l’héroïne va faire ce film "Bad Love", mais dans la réalité, j’avais d’abord fait "Une vieille maîtresse", et après, pour "Bad Love", avant même de faire le premier chèque à Christophe Rocancourt, nous étions déjà très amis depuis six ou huit mois. Et puis, il était déjà tellement aimé en France. Il est encore aimé aujourd’hui, malgré sa condamnation, ce qui me semble infâmant. Je me disais aussi qu’il ne pouvait pas tout remettre en cause : il y avait le film sur sa vie, une femme sublime, une petite fille, donc il me semblait impossible qu’il ne me rembourse pas, même si je me rends compte maintenant que j’aurais pu me demander pourquoi il lui fallait toute cette trésorerie. Evidemment que c’est anormal.

Journaliste : Est-ce que vous avez revu Christophe Rocancourt depuis ?

Catherine Breillat : Non, je le vois déjà à la télévision, ça me suffit amplement ! (rires)

Journaliste : Mais quelque part, en faisant ce film, n’y a-t-il pas le risque d’en rajouter encore dans le « mythe Rocancourt » ?

Catherine Breillat : Ceux qui écrivent dans les journaux ne connaissent pas la vraie histoire. Ils n’en connaissent que les bobards. Les journalistes ne font qu’écrire que ce que les autres racontent. De toute façon, Rocancourt, je m’en fous de lui. Et de toute façon, pourquoi me priverais-je de faire un film avec ma vie alors que j’ai toujours fait ça ?

Anthony REVOIR Envoyer un message au rédacteur

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