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À MON SEUL DÉSIR

Un film de Lucie Borleteau

Liberté(s) et sensation(s)

Un jour, Aurore rentre dans un club de strip-tease. Fascinée par le spectacle de théâtre érotique qui se produit dans l’une des salles de l’établissement, elle propose ses services et se retrouve supervisée par Elody et Mia, figures professionnelles du lieu, très au fait des astuces à assimiler et des attitudes à adopter avec les clients. Au fil du temps, la relation entre Aurore et Mia va évoluer vers quelque chose de plus intime…

A mon seul désir film movie

C’est donc, si l’on en croit le synopsis, l’histoire de quelqu’un qui a « osé ». Oser quoi ? Moins le fait d’aller là où l’on se retient d’aller (par gène ou par appréhension) que celui de changer d’angle de vision, de « voir » et de « percevoir » les choses d’un autre œil, aussi bien sur l’Autre que sur soi-même. Cet œil, c’est autant celui de l’héroïne que celui du spectateur, sollicité de toutes parts à mesure qu’il opère cette immersion dans un monde tamisé et souterrain, cette délicieuse et sensuelle invitation à tutoyer l’inattendu à chaque détour de scène et/ou de vie. On a beau faire d’entrée la grimace de se sentir directement interpellé par la narratrice – ici jouée par l’actrice et écrivaine Laure Giappiconi – qui entame et clôture l’intrigue du film à la manière d’un conte envoûtant, cette légère gêne, ici due à cet effet de théâtralité un peu désuet, s’estompe très vite au travers de ce que l’on vient de décrire et qui nous éclate au visage en à peine trois scènes et quatre raccords de plan. Le choix de l’unité de lieu et de temps (un club de strip-tease qui occupe la grande majorité du récit) met déjà les points sur les « i » : tout ne sera affaire que de corps en représentation, sur scène comme dans le cercle privé, avec ce que cela suppose de fantasmes à incarner ou à transcender. Et à ceux qui s’imaginent déjà avoir affaire à un énième film fouillant ce lieu d’effeuillage et de désinhibition comme une vitrine glauque où victimisation et racolage se mangent la plus grosse part du gâteau, "A mon seul désir" infligera la baffe la plus salutaire qui soit.

Lucie Borleteau – à qui l’on devait déjà le très beau "Fidelio" – réussit ici un précieux pari de cinéma dans le sens où l’ode à la liberté qui caractérise ses héroïnes – et qui se voit très souvent soumis à un savant effet de palimpseste – est ici incarné autant par des choix imprévisibles de mise en scène que par des partis pris narratifs à l’écart de tout formatage. Du début à la fin, sans chercher à apporter de réponses sur les pistes interrogatives qu’il ouvre sur le désir et le fantasme, le film opte pour l’alternance de points de vue, change de registre d’une scène à l’autre, réécrit les rapports humains sans crier gare, bref travaille une matière narrative où tout se bouscule en permanence. Mille émotions contradictoires (quoique…) sont ainsi à glaner tout au long d’un fil narratif qui cherche moins à tisser une trame linéaire qu’à explorer des états d’âme, des jeux intimes, des mécanismes d’abandon et de libération, tout comme des artifices propagés de la scène jusqu’à la vie privée. Ainsi donc, le drame intimiste fait jeu égal avec un humour souvent dévastateur (les mises en scène de strip-tease coquin réservent souvent leur lot de fous rires !), le jeu de l’esprit devient vecteur de révélation de soi, la sensualité d’autrui se lit comme un miroir de l’absolu, et au bout du compte, l’inattendu découlant du défi et de la curiosité se découvre comme corollaire rien de moins que le désir. Autrement dit, à force de stimuler les cinq sens, le film opère un mouvement d’entonnoir en se recentrant toujours plus sur ceux et celles qu’il filme, creusant ce qui se cache sous l’apparence et révélant ainsi toute la complexité des âmes. Question de regard, encore et toujours : voir d’abord, percevoir ensuite.

Il faudrait bien plus qu’un paragraphe pour révéler les extraordinaires nuances de jeu dont Zita Hanrot et Louise Chevillotte – ici pièces maîtresses d’un casting sans fausse note – font preuve jusqu’au bout. Capables de masteriser aussi bien l’impudeur que l’abandon, élargissant toujours plus la fibre dramaturgique de leurs personnages à mesure que leur relation se complique (là encore le signe d’une intrigue élaborée à des fins évolutives), les deux actrices tutoient ici un absolu rarissime dans la mise à nu physique et psychologique qui n’exclut jamais la nuance et la vibration dans le jeu – il y a là de quoi concurrencer sérieusement la prestation d’Ana Girardot dans "La Maison". Autour d’elles, la réalisatrice donne vie à une authentique sororité powerful, où le langage punchy, la fraternité ambiante et les rivalités aléatoires ont le chic pour montrer un collectif soudé dans l’entraide comme dans l’affranchissement. Des héroïnes aussi divines que leurs interprètes, ici maîtresses d’une mise en scène que Lucie Borleteau ne cesse de leur déléguer, sachant pertinemment que l’inattendu naîtra toujours plus de leur sensualité et de leur abandon au « jeu ». De la maîtrise à la prise de risque, les variations se multiplient, avec aussi un penchant récurrent pour le décalage, à l’image de ces passants anonymes que le personnage d’Aurore se met soudain à déshabiller du regard telle une magicienne. Signe qu’ici, le jeu n’est pas seulement celui du corps, il est aussi celui de l’esprit.

Tout le reste d’"A mon seul désir" est au diapason de cette vaste réflexion théorique et sensorielle sur l’idée même du regard. Point de manichéisme outré (à deux exceptions près, les personnages masculins sont signe de nuance et/ou de bienveillance), point de regard unilatéral et invariable au fil des scènes (la question centrale du regard impose de facto un va-et-vient des points de vue d’une scène à l’autre), point de lourdeur dans l’écriture des dialogues comme dans l’inévitable lecture sociologique de l’activité de strip-teaseuse. Jusqu’à un climax assez inattendu mais pour le coup tellement espéré, qui referme ce vrai-faux conte de la manière la plus bouleversante qui soit. Tout n’est ici que libertés et sensations, conjuguées à chaque fois au pluriel, moins pour concrétiser les fantasmes de son spectateur que pour le bousculer en permanence jusqu’à lui faire toucher du doigt une émotion capable de l’élever. Et comme c’était là notre seul désir, la réussite est indiscutable.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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