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Annecy 2018

Annecy 2018 - Bilan

Le Festival d’Annecy 2018 s’est déroulé cette année sous un temps plus que mitigé, n’empêchant nullement les aficionados du cinéma d’animation d’être, très nombreux, au rendez-vous, la plupart des séances affichant complet, et les événements dans la grande salle de Bonlieu étant souvent synonymes de cohue.

Au palmarès, c’est finalement "Funan", récit de survie face aux khmers rouges, qui a remporté le Cristal du meilleur long métrage, alors que "Parvana" ("The breadwinner"), portrait d'une petite fille afghane se faisant passer pour un garçon afin de pouvoir nourrir sa famille, emportait le Prix du jury (ainsi que ceux du Public et de la meilleur musique originale). Deux films historiques et politiques, face auxquels la mention spéciale pour notre chouchou "La casa lobo", tourné en stop motion, faisait tout de même bonne figure. Une compétition de belle tenue, que sont venus compléter avec bonheur quelques grosses productions très attendues : le très fantasque "Hôtel Transylvanie 3", le dernier Disney "Les indestructibles 2" et le coloré "Dilili à Paris" de Michel Ocelot.

Quelques chocs

Il faut bien avouer que quelques films sont venus remuer les tripes des spectateurs, de par leur sujet potentiellement casse gueule, traité avec aplomb, ou leur approche esthétique particulièrement envoûtante. Ainsi, "La casa lobo" (compétition), s’il n’a pas fait l’unanimité du fait du côté abstrait de sa narration (un récit en voix-off, porté par une fille échappée d’une sorte de secte se réfugiant dans une cabane) a provoqué une indéniable admiration au niveau de l’utilisation de la stop motion, créant un étrange malaise. De même, la discussion entre une réalisatrice et son père, incarné en un Dieu à la barbe bouclée, a permis à la réalisatrice Nina Paley de se faire remarquer avec son irrévérencieux "Seder Masochism" (compétition) questionnant les mythes religieux et la position de la femme dans ceux-ci. Enfin, le documentaire "Le mur" (compétition) retravaillant des images en noir et blanc, a permis de capter l'absurdité du mur séparant territoires palestiniens et Israël, au travers d'un voyage en compagnie du dramaturge britannique David Hare. Un film dont surgit tout à coup la couleur lorsque sont évoquées les fresques peintes en douce sur le mur et symbolisant une possible liberté retrouvée.

Des inventions visuelles indéniables

Côté inventivité, on notera particulièrement trois films, dont le graphisme a particulièrement subjugué. Le colombien "Virus Tropical" (compétition), dessiné en noir et blanc, raconte, à la manière d’un journal intime, dans des décors particulièrement chargés, l’adolescence d’une jeune ballottée entre deux pays, et surtout entourée de personnages féminins. Un film qui dispose de plus d’une scène de nuit, inversant noirs et blancs, tout juste superbe. "La casa lobo" (compétition), déjà évoqué ci-dessus, s’est avéré fascinant par son utilisation de la stop-motion, avec de petits morceaux de papier, construisant et déconstruisant des silhouettes sur les murs, comme de véritables personnages en relief (fillette, cochons…), dans une vision cauchemardesque d’une fugue. Enfin, "North of blue", film déroutant, aux formes géométriques simples, succession de motifs bidimensionnels et mutants, aura bien évidemment divisé le public. Nouvelle création de Joanna Priestley, détaché des lois de la narration classique, le film révèle une tonalité très méditative, mais reste abstrait dans sa manière d'évoquer supposément les « relations humaines ».

Des documentaires à foison

Caractéristique particulière de cette année 2018, les documentaires animés furent à la fois très nombreux, et de qualité. On notera parmi eux, "Le mur", trip documenté autour de la démarcation entre Israël et territoires « occupés », qui fait s’enchaîner des témoignages montrant le désenchantement des populations des deux côtés, et mettant en évidence un certain sentiment de honte de ne pouvoir « vivre ensemble », la limite ne changeant finalement rien à la peur. "Chris the Swiss" part quant à lui sur les traces d’un journaliste disparu durant le conflit Yougoslave, dont la cousine tente de retracer les agissements. Enfin, "Another day of life" retrace, au travers de témoignages, le passé du reporter polonais Ryszard Kapuscinski, plongé en 1975, en pleine guerre civile en Angola, et témoin de massacres inommables. Ces deux derniers documentaires, sélectionnés tous deux hors compétition, soulignent chacun à leur manière, le rôle parfois ambigu des journalistes en temps de guerre, avec la tentation d'essayer de changer les choses, voire de s'impliquer plus avant.

Une approche souvent politique

Beaucoup de film d’animation, destinés à un public plus ou moins adultes, se font aussi le reflet de situations problématiques dans le monde, dénonçant au passage des faits ou des attitudes, liées au pouvoir en place. Ainsi, le très beau "Parvana" (à laquelle Golshifteh Farahani prête délicieusement sa voix) aborde principalement la situation de la femme sous le régime taliban, n’ayant jamais le droit de sortir seule. "Funan" détaille la séparation des membres d’une famille persécutée par les Khmers rouges, et tentant de survivre à des travaux forcés. "La tour", tourné dans une jolie stop-motion, évoque l’espoir de vie et de liberté dans un camp de réfugiés palestiniens au Liban. "Ce magnifique gâteau", également en stop-motion, livre une vision de la colonisation belge, avec un délicieux humour visuel et pince sans rire. Et le film chinois "Have a nice day", interdit de projection l’année dernière, propose un scénario de course poursuite, qui évoque en toile de fond la domination de l’argent, critiquant au passage l’économie en place, de la course aux investissements résidentiels à la création de villes nouvelles, en passant par leurs impacts environnementaux.

De petits chefs d’œuvre

Enfin, deux films magnifiques et sensibles sont venu émouvoir les spectateurs. Il s’agit du nouveau Mamoru Hosoda, "Miraï, ma petite sœur", évoquant avec tact et humour, la jalousie d’un petit garçon devant faire face à l’arrivée de sa petite sœur. Un récit dans lequel le personnage rencontre divers membres de sa famille, dans le passé comme le futur, pour mieux saisir une complicité naissante. "On happiness road", film taïwanais, aurait lui, entièrement mérité d’être en compétition, évoquant l’exil et la famille, alors qu’une femme retourne dans la rue de son enfance. Un film magnifique qui sous une animation très classique, fait jaillir une profonde émotion.

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur