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IL ÉTAIT UNE FOIS… Typhoon Club, de Shinji Somai

Après "Déménagement" en 2023, la société de distribution Survivance ressort en salles un deuxième film de Shinji Somai : "Typhoon Club". L’occasion de revenir sur une œuvre à la fois culte et méconnue.

Terrassé par un cancer à 53 ans en 2001, Shinji Somai a eu une carrière cinématographique fulgurante mais prolifique, réalisant en effet treize longs métrages de fiction et un moyen métrage documentaire sur l’espace de deux décennies. Son aura est importante au Japon, où il a obtenu un grand succès public avec son deuxième film en 1982 ("Sailor Suit and Machine Gun") et où il est reconnu voire vénéré par ses pairs. Parfois comparé à Mizoguchi avec qui il partage un goût prononcé pour les plans-séquences, Somai est considéré comme une référence majeure pour des cinéastes actuels tels que Kiyoshi Kurosawa et Hirokazu Kore-eda.

Shinji Somai reste en revanche méconnu en France (et plus largement en Occident) à cause de la quasi absence de projection de ses films : "Typhoon Club" est le seul à avoir été distribué en salles de son vivant, en 1988 après avoir été présenté dès 1986 au Festival des 3 Continents de Nantes (où Somai a remporté le prix du meilleur réalisateur), et "Déménagement" avait seulement eu l’honneur d’une sélection « Un certain regard » à Cannes sans que cela ne débouche sur une exploitation en salles.

Ayant commencé en 1980 avec une adaptation de manga déjà centrée sur des personnages lycéens ("The Terrible Couple"), Somai a régulièrement filmé la jeunesse de son pays (c’est le cas dans sept de ses treize films). Au sein d’une filmographie éclectique (qui va du film d’action "Sailor Suit and Machine Gun" à la comédie "P.P. Rider" en passant par le roman porno "Love Hotel") comprenant beaucoup de commandes, "Typhoon Club", son sixième long métrage, est peut-être le plus indépendant de tous car il a été produit par un collectif de cinéastes dont le but était de favoriser la liberté créative et de donner une chance à de nouveaux talents, organisant par exemple un concours visant à primer des scénarios. C’est dans ce cadre-là que Somai a découvert en 1983 celui écrit par Yuji Kato et qui a donné naissance à "Typhoon Club". Le long métrage est filmé dans la ville de Saku, à l’ouest de Tokyo, durant trois semaines des vacances d’été, nécessitant le recours à des artifices concernant la météo en raison de l’absence de pluie et de vent durant le tournage.

Multi récompensé (Grand prix du festival de Tokyo, prix Mainichi du meilleur scénario, trois récompenses au festival de Yokohama…), ce film n’a pas impulsé de carrière florissante pour son scénariste (Kato n’a écrit qu’un seul autre film, sorti en 1993) mais il a révélé deux actrices-chanteuses : Yuka Onishi, méconnue en France (hormis pour les amateurs de la série "Sukeban Deka"), et Yuki Kudo, actrice polyglotte à la carrière internationale, qui a par exemple joué les premiers rôles dans "Mystery Train" de Jim Jarmusch, dans le film australien "Heaven’s Burning" au côté de Russel Crowe ou dans "La neige tombait sur les cèdres" avec Ethan Hawke, ainsi que des rôles plus secondaires dans "Mémoires d’une geisha" ou "Rush Hour 3".

Un teen movie loin d’être idyllique

Comme une sorte de coïncidence générationnelle, "Typhoon Club" est sorti (au Japon) en 1985, soit la même année que le célèbre "Breakfast Club" de John Hughes, les deux films ayant en commun de mettre en scène des ados qui se retrouvent coincés dans leur établissement scolaire (à cause d’une retenue pour les Américains et d’un typhon pour leurs homologues nippons). La comparaison s’arrête toutefois là, car Shinji Somai offre une vision plus cinglante et sombre de l’adolescence. Ainsi, les jeunes sont montrés dans un entre-deux souvent inquiétant entre enfance et âge adulte, fait notamment d’éveil au désir générant des actes parfois incontrôlés (agression sexuelle, striptease collectif, outing du lesbianisme de deux camarades) et de jeux cruels qui peuvent mettre en péril l’intégrité physique de certains personnages (harcèlement manquant de virer à la noyade, violence gratuite à coup d’acide en cours de chimie).

IL ÉTAIT UNE FOIS… Typhoon Club, de Shinji Somai

© Survivance

Le film bat en brèche les clichés d’une société japonaise souvent dépeinte de façon exagérée comme empreinte de sagesse, de respect ou encore de rigueur (une petite décennie plus tôt, "L’Empire des sens" avait déjà bien bousculé la morale…). Avec ce portrait d’une jeunesse née après la Seconde Guerre mondiale (Somai lui-même est né en 1948 et ses interprètes aux alentours de 1970), "Typhoon Club" peut ainsi être vu comme un contre-point de la société japonaise des années 80, comme un côté obscur dans un contexte d’âge d’or du phénomène des « idols », ces jeunes célébrités caractérisées par une image de quasi perfection faite d’innocence, d’allégresse, de beauté et de sympathie (ironiquement, l’une des actrices évoquée plus haut, Yuka Onishi, est devenue elle-même une idol). On peut y voir une façon de mettre en lumière la manière dont le Japon façonne autant qu’il broie une jeunesse qui n’a pas vraiment le choix : échapper à la rigidité des mœurs reviendrait à se mettre automatiquement en danger.

"Typhoon Club" est ainsi une sorte de teen movie d’auteur, grinçant, déstabilisant et transgressif voire anarchiste, où la langueur se mêle à la malice chez des jeunes qui s’attirent autant qu’ils et elles se fuient ou se confrontent, et où la caméra est tantôt fluide tantôt chaotique. Ainsi, Shinji Somai fait coexister dans son film des moments de plénitude ou de libération (des jeunes filles qui profitent d’un bain nocturne dans une piscine, des ados qui se désinhibent lors d’une danse collective en sous-vêtements sous la pluie…) et d’autres instants pleins de violence, d'angoisse voire de folie. Certains actes peuvent laisser perplexes, tout comme les interrogations métaphysiques (« Peut-on transcender son espèce ? » se demande par exemple un des garçons) qui jurent avec l’impulsivité générale des personnages. L’enchaînement des deux dernières séquences (un choc tragique suivi d’une insouciance illusoire) résume le délicat équilibre de ce film, qui est par ailleurs caractérisé par un usage métaphorique de la météo (le typhon avec ses rafales de vent et ses pluies massives, l’apparent calme avant et après la tempête), dont il est possible de trouver une influence chez Kore-eda (dans "Après la tempête" évidemment).

Information

Page de film sur le site du distributeur Survivance

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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