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INTERVIEW

SIX PORTRAITS XL - 2 : JACQUOTTE ET DANIEL

Alain Cavalier

Le Journal d’Alain Cavalier

Alain Cavalier a toujours une caméra sur lui. Une petite caméra portable qui filme en HD ou en 4k, avec laquelle il filme ce qu’il appelle son journal, sa mémoire de cinéaste. Il filme les choses de son quotidien, ce que le monde a à lui offrir, sans ce…

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Le Journal d’Alain Cavalier

Alain Cavalier a toujours une caméra sur lui. Une petite caméra portable qui filme en HD ou en 4k, avec laquelle il filme ce qu’il appelle son journal, sa mémoire de cinéaste. Il filme les choses de son quotidien, ce que le monde a à lui offrir, sans cesse. Il avoue que parfois, il essaie de ne pas la prendre avec lui, mais quand il la laisse, il le regrette toujours. Il est toujours dans une crainte de ne pas l’avoir si quelque chose d’important, d’unique, se produit.
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Il explique que tous les cinéastes rêveraient d’avoir une petite caméra dans leurs lunettes pour être sûrs de ne rien rater et d’être toujours au cœur de la vie et de l'action. Saisir dans le quotidien une étincelle, une émotion. Il prend ainsi l’exemple de l’assassinat de Kennedy, le meurtre impossible d’un homme puissant, filmé par une personne totalement anonyme : un couturier juif. Cet homme a su saisir cet instant et a fait fortune en vendant les photogrammes à la presse. Tous, sauf un, qui a été publié, mais pour lequel il n’a pas touché d’argent : le photogramme du visage de Kennedy couvert de sang.

Pour le réalisateur, son journal est un outil de mémoire qui n’est pas destiné à la diffusion : « Quand on filme on ne pense pas à la diffusion, à l’autre, au spectateur. » Il essaie d’être à ce qu’il fait, de ne pas perdre ou manquer ce qu’il est en train de filmer. « Vous faites la guerre : quand vous chargez, vous ne pensez pas que vous allez recevoir une balle. »

Le film tel qu’il est fait est à l’épreuve du temps, il peut se retrouver 10 ans plus tard, dans un autre film, servir d’inspiration, ou bien exister comme souvenir que l’on peut aller vérifier et voir si l’on se souvient correctement et quel travail de déformation le temps à effectué dessus. C’est des archives de ce journal, qui s’étendent sur plus de trente ans, qu’Alain Cavalier a pu sortir les 6 portraits XL.

Pour lui le cinéma évolue magnifiquement. Au niveau des boîtiers, dans leur qualité, dans leur taille, car il peut réagir très vite. Il a 30 ans de 35mm et 30 de caméra à la main, le numérique à sauvé la deuxième partie de son existence. Il n’allait pas continuer à attendre que les acteurs soient prêts, que les scénarios soient écrits et que l’équipe soit réunie pour faire des films. Il l’a fait, mais ce temps est résolu. Il rêvait de tourner comme ça. Rêve de tous les cinéastes d’avoir une caméra sur leurs lunettes.

Un certain rapport à la mort

Alain Cavalier est conscient de son âge, mais il vit sa vieillesse très paisiblement. Il n’avait aucune inquiétude quant à la possibilité de finir les portraits ou non. Si cela doit s’arrêter quand la caméra se coupe, qu’il en soit ainsi.

Une chose, cependant, le préoccupe : ce qui va advenir de son journal une fois qu’il ne sera plus. En effet, il ne veut pas que son journal soit décomposé ou vendu en petits morceaux que quelqu’un pourrait monter dans un film ultra-cut. Au contraire, il veut que cela existe à la façon d’une archive, une bibliothèque, afin que tous les amoureux du cinéma et les créatifs puissent consulter et avoir ainsi un témoignage instantané du quotidien d’un temps donné.

La mort et le passage du temps sont ce qui a amené le réalisateur à proposer cette série de portraits. En effet, cette série de films documentaires est née de l’impossibilité de faire un autre film. Il voulait adapter le livre qu’une femme a fait sur son père, un homme qui à 89 ans voulait mourir suite à une attaque qui l’a laissé hémiplégique. L’homme avait alors demandé à sa fille de l’aider à partir et elle avait trouvé une solution. Cavalier voulait jouer le père et qu’elle joue son propre rôle. Mais elle a eu un cancer du sein et elle en est morte, le laissant sans film.

C’est pour cette raison qu’il a fouillé dans son journal, à la recherche de matière cinématographique et qu’il est tombé sur ces portraits.

Les Portraits XL

Alain Cavalier avait déjà fait des portraits de femme en 13 minutes, mais ils étaient sur une journée alors le réalisateur s’est dit que pour 10 ou 15 ans, il allait lui falloir plutôt un autre format télévisuel : le 52 min. Il a donc fait 6 portraits de 52 minutes pour la télévision, puis avec son producteur, ils sont partis les montrer en festivals et il s’est dit qu’il pourrait les sortir au cinéma. Pour la sortie salle, Alain Cavalier a dû accoler les portraits deux à deux. Les duos ont été conçus de manière un peu aléatoire, mais il trouve qu’ils sont un peu trop chevillés les uns aux autres et qu’il n’y a pas assez d’hétérogénéité. Il est cependant satisfait du résultat final, en particulier de la mise en regard de deux obsessionnels comme Jacquotte et Daniel.

Le pari d’Alain cavalier était d’être le plus honnête possible et de prendre les gens comme ils sont. Il n’a fait que les suivre dans leur occupation, sans avoir préparé de question ou sans savoir ce qui allait pouvoir advenir. Il cherchait à saisir la force du quotidien, mais aussi le comique naturel de l’existence. Pour lui, justement, dans le cinéma, ce que l’on veut transmettre, c’est une émotion que l’on a eu dans la vie en tant que cinéaste. Mais quand on fait de la fiction, il faut attendre et écrire un scénario, réunir les acteurs et une fois que tout est prêt sur le plateau, on a oublié l’émotion même qui était à transmettre. Alors que lorsque l’on est dans la vie, sans acteurs et sans scénario, et que l’on parvient à saisir cette émotion, on remporte une forme de victoire.

Quand Daniel chante, Alain Cavalier trouvait son ami tellement émouvant qu’il s’est dit qu’il allait faire un coup : un cadeau pour son ami et une surprise pour le spectateur. Il a mis un très court extrait, qui tombe comme un cheveu sur la soupe, d’un quatuor sur un morceau très sentimental de Beethoven. D’habitude, il ne rajoute rien, et là, il a rajouté ça, comme un hommage.

Les 6 Portraits XL ne sont pas les premiers portraits d’Alain Cavalier qui avait déjà fait des portraits de femmes en 13 minutes. Mais cette fois-ci, en raison de la quantité de contenu qu’il avait sur les individus et l’idée de les suivre pendant plus d’une décennie, le format de 13 minutes semblait un peu court. Il a choisi ces six personnes, car elles étaient les plus évidentes, et aussi les portraits les plus explicités, les plus faciles à monter. Car le travail de montage fut très important en raison de la volonté de construire une narration au sein de chaque portrait.

L’ensemble de ces six portraits dresse en creux celui du réalisateur. Chaque personne est abordée comme un ami, dans son quotidien. Il n’y a pas de texte pré-établi et le réalisateur laisse les hommes et femmes vaquer à leurs occupations, à leur vie. Il tente alors de les suivre. Alain Cavalier se pense ainsi comme un instrumentiste, car dans ces films, le spectateur ne s’identifie pas seulement avec le personnage, mais aussi avec lui, car il est un personnage de chacun des portraits, même s’il n’est pas dans le champ. Il est le champ, la caméra. Sa présence est actée et réelle pour le spectateur qui la partage. Il établit un trio : le filmeur, celui qui est filmé et le spectateur, alors que dans les 9/10 des films, le spectateur est maintenu dans sa position de spectateur. On ne peut pas échapper à l’histoire, au glamour des acteurs, à la musique. Vous ne faites que recevoir.

Alain Cavalier considère le monteur comme un réalisateur à part entière. Il se dit réalisateur monteur et un monteur professionnel est un monteur réalisateur. L’un ne peut pas aller sans l’autre et c’est par leurs travaux communs qu’un film peut naître.

Le cinéma et Alain Cavalier

Même s’il va assez peu au cinéma, Alain Cavalier explique qu’il reçoit beaucoup de vidéos sur lesquelles il fait des retours. Il est donc très au courant d’une production contemporaine moins commerciale et qui ne voit pas forcément le chemin des salles. Mais quand certains films l’intéressent, il fait toujours le déplacement.

Il est très admiratif devant la beauté des effets spéciaux d’aujourd’hui. Cependant, une certaine chose le chagrine, c’est la disparition ou le non-entretien du « corps glorieux des acteurs » : l’émotion érotique vis-à-vis du corps glorieux des acteurs a baissée ou n’a pas été entretenue, et c’était pour lui l’émotion principale du cinéma.

Il se souvient d’avoir revu un film qu’il avait tourné avec Alain Delon. Il s’est alors rendu compte qu’il était le dindon d’une farce. Il ne racontait pas une histoire, mais il faisait un reportage sur les effluves sensuels d’un homme sur une salle, hommes et femmes confondus. Les gens n’étaient pas là pour une histoire, ils étaient là pour avoir un rapport érotique avec quelqu’un qui leur plaisait.

Pour lui, ce processus de sublimation des acteurs est en retrait à partir de la nouvelle vague et ce sont les cinéastes, et donc l’histoire et la mise en scène, qui passent au premier plan et non plus les acteurs, leur jeu et leur plastique. Le cinéma français n’invente plus de corps glorieux comme ceux-là. Les actrices et les acteurs ne « déménagent » plus, dit-il un peu tristement.

Un conseil à un jeune cinéaste

Alain Cavalier n’a pas de conseil à donner à un jeune cinéaste, mais un ordre impératif : aller à la Fnac et achetez une caméra et commencez à filmer, c’est tout. De même pour écrire ou peindre, achetez un outil et utilisez-le et puis vous verrez bien. Produire, s’entraîner et s’exercer, parce que : « Va savoir mon garçon, va savoir ». Il ne faut surtout pas aller à l’école. Il faut filmer.

Propos recueillis
par Thomas Chapelle

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