avec ou sans moustache

INTERVIEW

RAOUL TABURIN

Pierre Godeau et Guillaume Laurant

réalisateur et scénariste

Tous deux de passage à Lyon, le réalisateur et le scénariste de Raoul Taburin se livrent à l’exercice du question réponse.

Entretien Rencontre Conférence Raoul Taburin a un secret affiche
© Pathé Distribution

Adapter Sempé

Sempé lui-même est à l’origine de ce projet d’adaptation. Après de nombreux refus, il a fini par accepter que l’œuvre soit portée à l’écran, mais avec ses conditions. Il ne voulait surtout pas aller vers des films comme "Le Petit Nicolas", adaptations qu'il n'apprécie pas particulièrement et qu’il n’aurait d’ailleurs pas autorisées s’il avait été le seul ayant droit.

Sempé adore la voix-off de cinéma et surtout la voix-off de narration, comme dans "Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain". Il a donc fait appel à Guillaume Laurent pour qu’ensemble ils trouvent comment adapter cette œuvre. La voix-off, comme la petite phrase de Sempé, est un élément de mise à distance et de commentaires sur l’image explique Guillaume Laurent. Cette idée est au cœur du film avec la voix de Raoul qui, depuis son lit d’hôpital, réfléchit sur ce qui l’a conduit à l’accident. Une fois le scénario écrit, Philippe Godeau, le producteur, et Pierre Godeau, le réalisateur, sont arrivés et coup de chance, Pierre Godeau et Sempé se sont très bien entendus.

Pierre Godeau explique que pour lui, travailler sur ce film a été une formation accélérée. Comme tout le monde a les dessins de Sempé en tête, il avait un cadre visuel très strict et une palette graphique à respecter. Mais cela lui a paradoxalement permis de prendre des libertés qu’il ne se serait pas autorisées. Pour donner une idée de la rigueur de la préparation, pas une seule scène n’a été coupée et le montage du film correspond au minutage de la script, ce qui n’arrive normalement jamais. Ce tournage a également été une œuvre très collective car tous les corps de métiers avaient les dessins préparatoires. Ainsi s’est établi une communication artistique prolifique entre les différents pans de la production.

La fidélité à l’univers de Sempé était le mot d’ordre à toutes les échelles du projet, mais adapter un roman dessiné dont la lecture ne prend pas plus d’une trentaine de minutes en un long métrage nécessite forcément des adaptations. Il fallait gérer l’épure tout en incarnant et inscrire les personnages dans une réalité tout en restant poétique », selon Guillaume Laurent. L’idée n’était pas de faire un biopic sur Raoul Taburin, ni de faire un film pour enfants, mais de faire un film pour tous et de se mettre dans la peau de quelqu’un qui a un secret. Ainsi, plus d’une fois, le film a des écarts avec le livre de Sempé. Les deux changements les plus conséquents concernent le personnage du père de Raoul, personnage créé de toutes pièces, et le traitement du personnage de Marianne.

Les deux hommes expliquent que le personnage du père de Raoul, le facteur à vélo interprété par Grégory Gadebois, qui a lui-même trouvé son costume et sa pipe, est né de la nécessité de recentrer le récit autour de la filiation et ainsi d’augmenter le caractère tragique du secret de Raoul. En effet, les enfants du village reprennent tous l’entreprise familiale et Raoul, victime du destin, ne peut faire de même, et foudroie son père quand il tente de lui dire. La foudre est d’ailleurs un autre ajout, mais qui ne fait qu’illustrer l’idée de malédiction, déjà présente dans le livre.

Les deux hommes ont aussi pensé qu’il était intéressant d’ancrer le personnage de Figougne dans cette même dynamique. Lui aussi doit sa fonction à sa famille. Son grand-père était photographe, mais comme pour Raoul, c’est au cœur de cette pratique que ce se cache un secret, ce qui lie d’autant plus les deux hommes.

La plus grande trahison de Sempé, pour le scénariste et le réalisateur, est le traitement du personnage de Marianne, interprétée par Suzanne Clément. Tout juste mentionnée dans le livre, elle est active dans le film. C’est elle qui insiste pour que Raoul prenne la photo et c’est par elle qu'il découvre le secret.

Si les dessins de Sempé sont silencieux, il a fallu créer un univers sonore. Pour appliquer la rigueur de la composition visuelle à la partition sonore, à la fin du montage, Pierre Godeau a voulu que chaque vélo ait sa propre mélodie car cela participait au réalisme poétique de l’œuvre. Guillaume Laurent ajoute : « Comme Sempé ne laisse rien au hasard, nous non plus. »

Casting

Par la magie du casting, Benoit Poelvoorde, qui avait tout de suite été pressenti pour le rôle, est un très grand fan de Sempé. Très à l’aise dans cet univers, son plus gros du travail a été sur la voix de Raoul. Guillaume Laurent explique qu’il a réécrit toute la voix-off en un seul bloc pour le tournage, de sorte qu’elle ne soit qu’un seul long monologue. Les sections ont été ensuite redécoupées au montage. C’est ce qui a été le plus dur pour Benoît Poelvoorde selon Pierre Godeau. Le montage étant très précis, l’acteur avait très peu de latitude et ne pouvait pas laisser place à l’improvisation.

Les deux hommes sont très satisfaits de sa performance. Lui qui semble tout droit sorti d’un livre de Sempé joue ici beaucoup de son visage et de son corps. Sa vraie force, selon Pierre Godeau, est de tout jouer au premier degré. Si le film ne tombe pas dans le ridicule, si la situation est vraiment tragique, c’est grâce à la performance de Poelvoorde qui y croit dur comme fer.

Les seuls moments d’improvisation sur le tournage étaient les scènes avec Edouard Baer, en particulier les scènes de photos qu’il a complètement improvisées. Pierre Godeau a choisi de lui laisser carte blanche, tout en raccourcissant les scènes au montage car il savait « que ce que ferait Edouard serait mieux que ce qui était écrit ». Il se souvient également avec émotion du tournage de la scène où Raoul imagine le monde sans lui. Le réalisateur avait demandé à l’acteur de faire cette scène en silence et il a été pris par l’émotion de la séance photo avec Suzanne Clément.

Tournage

Le film s’est fait en deux temps. Pierre Godeau explique qu’ils ont d’abord tourné avec les enfants, puis ensuite avec Benoît. S’il avait pu choisir, il aurait préféré faire l’inverse, car il aurait été plus simple de diriger les enfants avec le jeu de Benoît en tête. Il y a eu une vraie coupure sur le film, après quatre semaines de tournage quasiment sans dialogue, très plastique et avec des enfants, expérience assez douloureuse pour lui et pour les acteurs car il y a avait beaucoup de temps de préparation pour très peu de tournage, Pierre Godeau était assez inquiet de l’arrivée de Benoît Poelvoorde et d'Edouard Baer et du changement rythme que cela allait imposer. Mais tout s’est très bien passé, dans une ambiance joyeuse.

Le seul gros problème a été l’accident, raconte-t-il. En effet, Benoît Poelvoorde, à la première prise de la première scène, la scène de la chute, pour faire rire l’équipe, à vraiment commencer à pédaler. Le problème est que le vélo a très vite pris de la vitesse et qu’il n’a pas su s’arrêter. Il a eu un accident qui lui a mis le coude dans le plâtre pendant 2 mois, ce qui a forcé la production à s’arrêter. L’acteur et le personnage, en parfaite communion (NDLR) !

Thomas Chapelle Envoyer un message au rédacteur

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