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INTERVIEW

UN AMOUR DE JEUNESSE

Journaliste :
Est-ce un film autobiographique, ou bien trouve-t-on une grande part de fiction ?
Mia Hansen-Løve :
Oui, c’est un film en partie autobiographique. En même temps, si on prend ce mot au sens strict, le film ne l’est pas exactement. Il y a toute sorte d’inexacti…

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Journaliste :
Est-ce un film autobiographique, ou bien trouve-t-on une grande part de fiction ?
Mia Hansen-Løve :
Oui, c’est un film en partie autobiographique. En même temps, si on prend ce mot au sens strict, le film ne l’est pas exactement. Il y a toute sorte d’inexactitudes, approximations, de mensonges par omissions… Quand on lit un livre autobiographique, il y a souvent une grande rigueur dans la retranscription des faits. En ce qui me concerne, je dois me sentir libre quand j’écris, donc il y a toujours des sentiments, des expériences, qui ont un lien étroit avec ce que j’ai vécu… Souvent, quand j’ai fini d’écrire, je ne sais plus vraiment ce qui est vrai ou faux.

Journaliste:
Quel a été le point de départ du film ? Quel était l’objet de votre envie d’écrire, ce pourquoi vous vouliez raconter cette histoire ?
Mia Hansen-Løve :
Je pense que le point de départ vient de l’idée de se reconstruire. L’idée d’une apparente destruction. Un personnage abandonné, au bord du désespoir, et qui voit naître en lui une forme de solidité, au bout d’un parcours long, tortueux. Je dirais que la partie qui donne peut-être son sens au film, c’est la partie centrale, le noyau, quand Camille est toute seule.

Journaliste:
Sur une même idée de départ, votre film aurait pu être plus sombre. Est-ce que ça vous tenait vraiment à cœur d’en faire une histoire pleine d’optimisme ?
Mia Hansen-Løve :
Je voulais surtout faire quelque chose qui me paraisse juste par rapport aux sentiments que j’ai sur la vie, dans ce qu’elle a de cruel, et en même temps d’ouvert. Dans les films que je fais, je m’efforce de n’être ni optimiste, ni pessimiste. C’est en épousant la variété des sentiments qui constituent notre vie que l’on peut être dans une forme de vérité.

Journaliste:
Vous donnez une image de la passion qui n’est pas habituelle. La relation entre les deux jeunes amants peut même paraître un peu froide…
Mia Hansen-Løve :
Peut-être. Mais en même temps, il lui dit dès la première scène qu’il l’aime, qu’il l’adore, et elle lui affirme régulièrement qu’elle ne peut pas se passer de lui… Disons qu’on est habitué à quelque chose de plus démonstratif. Mais en fait, c’est d’emblée une relation qui est déséquilibrée. Il est plus âgé qu’elle, il veut partir et elle ne veut pas… Le film raconte un cheminement vers l’équilibre, l’épanouissement. Ce qui est établi dès le début, c’est la force de leur amour, des sentiments qui ne pourront jamais être relativisés. Quelque chose qui n’est jamais montré dans les films…

Journaliste:
C’est justement cette pudeur, cette absence d’effusion inutile, qui rend le film réaliste et touchant.
Mia Hansen-Løve :
C’est vrai que c’est un cinéma qui est très réaliste, mais ça correspond à un goût personnel. Car ce qui me touche le plus, c’est la réalité. J’y vois beaucoup de poésie, de nuances, de contradictions. Pour moi, la réalité ne s’oppose nullement à l’imaginaire, elle recèle au contraire des possibilités infinies.

Journaliste :
Il y a un aspect très pictural, presque lyrique, dans votre rapport à la nature…
Mia Hansen-Løve :
La nature a toujours représenté le poumon de mes films. Elle a un rôle primordial dans mes histoires, notamment dans son contraste avec la ville. J’ai grandi à Paris, je suis une vraie parisienne, mais en même temps, j’ai passé tous mes étés, enfant, en Ardèche. C’est quelque chose qui m’a énormément marqué, ce contraste entre ma vie quotidienne, en appartement, à Paris, et le mois passé en Ardèche, dans un endroit complètement désert, sauvage et magnifique. Je crois que j’ai toujours été sensible à la lumière, aux couleurs qui se dégageaient de cet endroit, à son architecture, à son atmosphère. Dans ce film, il y a surtout le fait que j’ai filmé beaucoup de lieux que je connais de manière intime : la source de la Loire, certains champs ou sentiers, la maison sauvage… Et quand je filme ces lieux, je ressens une intensité particulière, en particulier sur un film qui comporte autant d’éléments autobiographiques.

Journaliste :
C’est par contraste avec cette approche de la nature que vous avez choisi le milieu de l’architecture ?
Mia Hansen-Løve :
C’est une opposition qui n’est qu’apparente. Disons que tout le mouvement du film va dans le sens de réconcilier ces deux aspects. L’Ardèche peut être vue comme le lieu de leur amour, vu qu’ils y passent un certain temps tous les deux, le lieu de la passion. Alors que l’architecture représente quelque chose de plus intellectuel, plus réfléchi… Il y a une certaine schizophrénie chez Camille, qui atteint son équilibre lorsque ces deux aspects d’elle-même se réconcilient, lorsqu’elle retourne dans la maison sauvage, qui est à la fois nature et architecture.

Journaliste :
Le fait qu’elle devienne architecte est-il lié au thème de la reconstruction ?
Mia Hansen-Løve :
C’est difficile de ne pas penser à ça, mais ce n’était pas l’élément principal. Il y a aussi le fait que pour moi, faire un film peut s’apparenter à la construction d’une maison, d’un édifice. Ce ne sont pas tant les films qui vous habitent, que vous qui les habitez. On peut alors faire un parallèle entre ce que vit Camille et le rôle de l’architecture dans sa vie, et mon travail de cinéaste… Il faut dire aussi que l’architecture m’a toujours beaucoup inspiré. Le plaisir de filmer un lieu, de l’investir pour y créer. Sur mon précédent film, « le Père des mes enfants », j’ai appris beaucoup à filmer les bureaux, filmer un environnement concret, au croisement de questionnements théoriques et pragmatiques. Alors en filmant le milieu de l’architecture, je voulais être de nouveau très précise et concrète dans ma représentation.

Journaliste :
Pourquoi avoir attendu votre troisième film pour aborder le sujet du premier grand amour, qui aurait parfaitement convenu à un premier long-métrage ?
Mia Hansen-Løve :
Tout simplement parce que ce sujet ne s’est pas imposé avant les autres. Mais je pense aussi que je n’avais pas la maturité nécessaire pour représenter des rapports physiques, charnels, entre deux personnes. Et peut-être parce que de mes trois films, il est le plus autobiographique, j’avais besoin d’un certain recul sur le sujet.

Journaliste :
Vous abordez le thème de la différence d’âge, d’abord entre Camille et Sullivan, puis entre Camille et Lorenz. Était-ce important pour vous de parler de ce sujet ?
Mia Hansen-Løve :
Ce qui me paraissait le plus important, c’était de choisir une actrice ayant l’âge du personnage, au début. Avoir vraiment cette jeunesse, cette innocence, lorsque le film commence. Comme toutes les filles, je crois avoir énormément changé entre 15 et 18 ans, et je suis convaincue que les sensations que je voulais saisir et transmettre, le rapport au corps ou à l’amour, ont toujours été organiquement lié à cet âge-là. C’est la base de tout le film, et je ne pouvais pas tricher là-dessus. Concernant la différence d’âge, il y a quelque chose de profondément érotique et sensuel dans cet aspect du film. C’est ce que je voulais montrer.

Journaliste :
Les deux ruptures du film se font par lettre. Est-ce une idée du romanesque épistolaire, ou le comble de la goujaterie ?
Mia Hansen-Løve :
Pour moi, Sullivan a quelque chose d’assez romantique… Le film commence en 1999, et quand on était adolescent à cette époque, on s’écrivait encore des lettres. C’était avant les e-mails, avant les portables. Il y a du romantisme, dans sa démarche, lorsque même des années plus tard, il préfère à nouveau lui écrire. Je trouve ça beau de sa part, car on ne s’exprime pas de la même façon par lettre, que par sms, ou mail.

Journaliste :
Lola Créton est vraiment incroyable de naturel dans le film. Pourquoi l’avoir choisi, elle ?
Mia Hansen-Løve :
Je l’avais vu dans le "Barbe Bleue" de Catherine Breillat, et j’avais été immédiatement impressionnée par sa présence. C’est quelqu’un d’extrêmement ciné-génique, et qui a une grande maturité. Elle a une vraie vocation d’actrice, sans en avoir les défauts… Il y a chez elle un mélange de timidité et de détermination, qui convenait parfaitement au personnage de Camille. Et elle est magnifique et gracieuse, ce qui est toujours un plaisir à filmer !

Journaliste :
"Un amour de jeunesse"… Pourquoi ce titre en particulier ?
Mia Hansen-Løve :
Parce que c’est cette histoire-là. C’est bien « un » amour de jeunesse, pas tous les amours de jeunesse. Il y a bien une certaine ironie, puisqu’elle retrouve cet amour des années plus tard, mais ça correspond bien à ce qui est raconté. Un amour de jeunesse. Aucun amour de jeunesse n’est semblable, c’est la spécificité de cette histoire, mais on en a tous connu un, d’où l’universalité du sujet…

Anthony REVOIR Envoyer un message au rédacteur

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