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INTERVIEW

SOUL KITCHEN

Journaliste:
A la base, vous auriez dû tourner « Soul kitchen » juste après « Head on »…

Fatih Akin:
En fait, j’ai dû attendre, à cause du succès de « Head on ». Celui-ci m’a un peu bouleversé, m’apportant un public et un marché international. Du coup, « Sou…

© Pyramide Distribution

Journaliste:
A la base, vous auriez dû tourner « Soul kitchen » juste après « Head on »...

Fatih Akin:
En fait, j'ai dû attendre, à cause du succès de « Head on ». Celui-ci m'a un peu bouleversé, m'apportant un public et un marché international. Du coup, « Soul kitchen » ne me semblait pas être ce qu'on attendait de moi. Cela me semblait un film peut-être trop mineur. Aujourd'hui je perçois mieux la pression de l'après « Head on ». Mon mentor est mort pendant la dernière semaine de tournage de « De l'autre côté ». Et cet ami voulait faire « Soul kitchen ». Moi je disais « pas maintenant »... J'ai mis 6 mois à apprendre à porter son deuil. J'avais besoin d'ouvrir une fenêtre. Et j'ai appris que dans la vie, il faut faire avant tout ce qu'on a envie de faire...

Journaliste:
Pourtant le film n'est pas si léger. C'est un peu l'histoire de Job, qui perd peu à peu tout ce qu'il a...

Fatih Akin:
En fait c'était mon film le plus difficile. Mon meilleur ami joue le rôle principal. Il a vraiment un restaurant. Le film se passe dans ma propre ville. Et cela ne s'est pas révélé facile de tourner tout près de chez moi. Il touche à des choses essentielles et existentielles. Mais il ne faut y voir aucune connotation géopolitique. C'est la nourriture, la musique, la famille... ces choses aussi valent le coup d'être racontées. « Soul kitchen » était aussi pour moi un adieu à un certain style de vie. Les bars, j'y ai travaillé, j'y ai vécu. C'était une vie pleine d'excès. Des excès qui pénalisent. Je l'ai vécue, et ici j'ai fait une césure dans ma vie.

Journaliste:
Est-ce que ça n'est pas aussi un adieu à un Hambourg que vous connaissez ? Un portrait de l'évolution de cette ville, ou de ce qu'elle pourrait devenir ?

Fatih Akin:
Non. Hambourg ne changera pas, c'est avant tout un port. Ce sera toujours une ville qui vivra comme cela. Et si le succès amène des possibilités de tourner ailleurs, loin de chez soi, tout mes films parlent de l'identité. Et j'ai appris que pour moi l'identité, mon identité, c'est le cinéma, mais aussi ma ville. Je lui ai fait ce dernier cadeau. De la même façon qu'une personne s'élève ou retombe, en fonction des aléas de la vie, la ville et les quartiers évoluent... J'ai une sorte de plaidoyer contre cela. Je suis un peu un socialiste romantique. Je voudrais conserver ce quartier, avec ses valeurs...

Journaliste:
Vous avez une passion pour la Soul music ? Avez-vous fait des recherches spécifiquement pour ce film ?

Fatih Akin:
En générale, l'utilisant de bandes originales, ça n'est pas trop mon truc. Je trouve cela pesant. J'ai cherché le son de la ville; Et au fond je le connaissais. Il y a bien sûr aussi de l'électro, du hip hop, comme à Berlin ou Cologne, mais à Hambourg, cela a toujours été la Soul. La Soul Kraut: la choucroute... Les enfants d'immigrés se sont souvent identifiés grâce à la soul, parce qu'il s'agissait d'une musique noire américaine, communautaire. C'était plus facile de s'identifier à cette musique...

Journaliste:
Vous êtes un turc-allemand, faisant jouer un grec, qui avait lui-même joué un turc dans un autre film italien. Vos films créent plein de passerelles...

Fatih Akin:
Je ne fait de cinéma pour créer des passerelles. En fait je suis américain dans mes idées. Je trouve fabuleux qu'aux USA, les gens sont venus d'un peu partout dans le monde, mais ils sont américains, ceci sans abandonner leur culture. Je pensait que l'identité française c'était réglé. Et je vois qu'il y a un débat national sur le sujet. Je sais que c'est sans doute pour récupérer quelques voix... mais je ne suis pas d'ici.

Journaliste:
Vous avez fait un gros travail sur les couleurs. Avec une différentiation entre l'extérieur et l'intérieur, l'histoire d'amour et la mélancolie ambiante...

Fatih Akin:
En fait, depuis le début, il s'agissait d'une comédie sur la séparation. Je ne voulais pas d'un rire hystérique. Aussi j'ai choisi l'automne délibérément pour tourner, symbolisant la fin de l'histoire. On a cherché des modèles de films sur la séparation. Et je me suis surtout inspiré d' « Annie Hall » de Woody Allen, en plus léger. Les protagonistes portent des couleurs sombres. Mon deuxième film, qui n'est jamais sorti en France, « Juillet », avait des couleurs très claires, et avait provoqué les mauvaises réactions. Cela n'était donc pas adapté. C'était ici pareil pour le son. Au début le film était très bruyant, avec des serveurs qui faisaient tout tomber... Puis on a tout enlevé, pour ne pas provoquer l'hilarité facile...

Journaliste:
Aujourd'hui vous semblez adopter un style de réalisation beaucoup plus libre, moins réaliste, notamment avec l'utilisation récurrente du grand angle...

Fatih Akin:
De tous points de vue ce film a été une libération pour moi. Je voulais faire autre chose. Je l'associerais plutôt à la pop qu'au jazz. Si le film paraît plus libre philosophiquement, j'ai quand même dû le faire avec des règles très strictes, de la discipline, pour arriver à ce résultat. Dans mes films précédents, j'ai toujours utilisé la caméra comme une guitare et mon caméraman m'a toujours mis en garde, en m'aidant à éliminer le superflu. En fait, « Soul kitchen » m'a donné cette possibilité de jouer différemment avec la caméra. Il s'agit de la perception subjective du personnage principal et d'une multitudes de personnages à embrasser dans un seul mouvement de caméra, et pas les uns après les autres. C'est une libération de ne pas être esclave... je travaille depuis longtemps sur une trilogie sur l'amour, la mort et le diable. Reste à passer au diable. Mais je sais que celui-ci est celui qui me coûtera le plus. J'ai eu besoin de m'éclater avant cela...

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur

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