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Hommage à Akira Kurosawa : 7 films du réalisateur samouraï à (re)découvrir

L’actualité cinéma permet de redécouvrir (ou simplement découvrir) l’œuvre d’Akira Kurosawa (mort en 1998), l’un des cinéastes japonais les plus connus et influents dans le monde (« un véritable don au cinéma et à tous ceux qui l’aiment » selon Martin Scorsese). En mars 2016, Carlotta Films sort en salles 9 films en version restaurée (dont 2 pour la première fois sur grand écran en France) et d’autres sont prévus pour l’automne 2016 ou début 2017. D’autre part, plusieurs rétrospectives plus larges sont prévues en France, dont à l’Institut Lumière à Lyon en mars-avril. Depuis octobre 2015, Wild Side a également (ré)édité près de 20 titres en DVD et Blu-ray, et Acacias Films ressort "Ran" dans les salles en avril. Pour participer à cet élan d’hommages au maître, Abus de ciné vous propose une sélection de 7 films de ce descendant de samouraï qui a tant apporté au 7ème art.

 

1954 // LES SEPT SAMOURAÏS
(Shichinin no samurai)
Avec Toshiro Mifune, Takashi Shimura, Seiji Miyaguchi, Yoshio Inaba, Minoru Chiaki, Daisuke Kato, Isao Kimura, Yoshio Tsuchiya, Yukiko Shimazaki, Keiki Tsushima, Kamatari Fujiwara, Bokuzen Hidari, Eijiro Tono...

C’est sans l’ombre d’un doute le film le plus mondialement célèbre d’Akira Kurosawa, qui a inspiré bon nombre d’œuvres ultérieures, à la fois par la réinterprétation plus ou moins libre de son scénario (comme dans le western "Les Sept Mercenaires" ou la série animée "Samurai 7") et par l’influence stylistique qu’il a eue, comme avec l’utilisation du ralenti dans les scènes d’action, devenue un effet habituel du cinéma de genre. La fluidité et la beauté des batailles n’ont d’égales que la pertinence humaniste des personnages créés par le maître, qui interroge les notions d’héroïsme, de générosité ou de modestie avec une complexité étonnante et parfois touchante. A l’époque, Kurosawa réinvente totalement le film de samouraï, en secouant les codes dans tous les sens, dans un contexte national pourtant compliqué – d’une part le gouvernement d’occupation américain, après 1945, avait verrouillé le cinéma japonais pendant plusieurs années pour contrôler toute dérive nationaliste, d’autre part les films que Kurosawa avait réalisés sur le Japon d’après-guerre avaient été peu appréciés par ses compatriotes qui le jugeaient trop critique au point de le cataloguer comme réalisateur « occidentalisé ». Hyper découpé, le film a connu un tournage épique et coûteux : la Toho a bien failli couler et ne pas devenir la légendaire société de production qu’elle est devenue ! Outre la maîtrise de Kurosawa, le film bénéficie de la musique grandiose de Fumio Hayasaka (la septième – tiens donc ! – du compositeur pour un film de Kurosawa) et d’une impressionnante distribution, dont ressortent notamment Takashi Shimura (le vieux sage par excellence), Seiki Miyaguchi (le samouraï à la technique admirée de tous) et évidemment Toshiro Mifune, l’acteur phare de Kurosawa (c’est alors leur… septième collaboration – tiens donc ! – et ils tourneront encore neuf autres films ensemble), qui joue là un de ses rôles plus marquants.

Raphaël Jullien

 

1957 // LES BAS-FONDS
(Donzoko)
Avec Toshiro Mifune, Isuzu Yamada, Ganjiro Nakamura, Kyoko Kagawa, Bokuzen Hidari, Minoru Chiaki, Kamatari Fujiwara, Eijiro Tono...

La réussite de Kurosawa tenait en partie dans sa capacité à élargir le point de vue japonais sur le monde et à s’approprier notamment la littérature étrangère, dont il était friand. Après avoir déjà adapté "L’Idiot" de Dostoïevski (1951) puis "Macbeth" de Shakespeare dans "Le Château de l’araignée" (1957), il transpose la pièce de Maxime Gorki "Les Bas-Fonds" (que s’était déjà réapproprié un autre grand nom du cinéma, Jean Renoir, en 1936) dans un Tokyo féodal (la ville étant appelée Edo à cette époque), durant la dynastie des shoguns Tokugawa. Dans le huis clos d’une auberge miséreuse, Kurosawa dresse le portrait d’une dizaine de laissés pour compte, marginalisés par une société cruelle et très inégalitaire. Malgré ce lieu étouffant et un réalisme souvent violent et accablant, il parvient à faire ressurgir du rêve et de l’espoir dans quelques scènes profondément humanistes. Le rythme lent, la mise en scène un peu théâtrale et le grand nombre de personnages peuvent rendre le film parfois difficile d’accès, mais cette œuvre, qui n’est évidemment pas l’une des plus connues du cinéaste, mérite le détour, notamment pour la performance de trois acteurs récurrents de son œuvre : Toshiro Mifune (encore lui !), Minoru Chiaki et Bokuzen Hidari.

Raphaël Jullien

 

1970 // DODES’KADEN
(Dodesukaden)
Avec Yoshitaka Zushi, Kin Sugai, Junzaburo Ban, Toshiyuki Tonomura, Shinsuke Minami, Yuko Kusunoki...

Les années 70 ont bel et bien été une difficile période de transition pour Akira Kurosawa. D’abord parce que le cinéaste, peu habitué aux méthodes de travail hollywoodiennes, fut éjecté du projet "Tora ! Tora ! Tora !" au bout de trois semaines (les cinéastes Kinji Fukasaku et Toshio Masuda le remplacèrent). Ensuite parce que l’industrie cinématographique de l’archipel nippon en arrive à le considérer sur le déclin. Enfin parce sa santé mentale se détériore. Adapté d’un livre de Shugoro Yamamoto, "Dodes’kaden" (onomatopée évoquant le bruit d’une locomotive !) constitue un projet risqué pour Kurosawa : ce premier film en couleur se révèle à contre-courant de l’ampleur thématique et des audaces conceptuelles de ses précédents films, et utilise au contraire des jeux de couleurs primaires pour dépeindre les bidonvilles, envers du décor d’un Japon industriel où seul l’imaginaire permet d’échapper – temporairement ? – à la dureté du quotidien. Une stylisation des plus audacieuses pour un propos tantôt misanthrope tantôt optimiste, qui révèle déjà en filigrane le pessimisme d’un cinéaste abattu, fragilisé, clairement dans une très mauvaise période de sa vie. L’épée de Damoclès finit par lui tomber dessus lorsque le film, timidement accueilli par la critique et ignoré par le public, se solde par un terrible bide commercial qui pousse sa société de production vers la banqueroute. Quelque temps plus tard, Kurosawa sombrera dans la dépression, allant même jusqu’à commettre en 1971 une tentative de suicide dont il guérira très vite. Il lui faudra attendre deux ans pour remonter la pente : son film suivant, "Dersou Ouzala", produit par le studio soviétique Mosfilm, sera un succès critique international.

Guillaume Gas

 

1975 // DERSOU OUZALA – L’AIGLE DE LA TAÏGA
(Derusu Uzara)
Avec Maksim Mounzouk, Youri Solomine, Svetlana Danilchenko, Suimenkul Chokmorov...

Inspiré du récit autobiographique de l’explorateur russe Vladimir Arseniev ; Kurosawa donne la part belle à un personnage dont la modestie est tout bonnement admirable. Le cinéaste japonais s’attache à montrer la force de l’amitié qui naît, dans cette région hostile qu’est la Sibérie, entre le capitaine russe et le chasseur de l’ethnie golde. Le film constitue par ailleurs une magnifique démonstration de la capacité humaine à s’adapter à un milieu dès lors qu’il est à l’écoute des moindres détails de son environnement et qu’il en en exploite les avantages tout en respectant la nature. Le poids des habitudes est également souligné dans un final à la fois triste et tendre. Prenant le temps de construire la relation entre les deux personnages principaux, Kurosawa livre aussi des scènes d’un incroyable tension, notamment lorsque Vladimir et Dersou se perdent au milieu d’un désert enneigé où le vent a effacé leurs traces. Ce film a aussi une particularité dans la filmographie : c’est le seul qui n’est pas tourné en japonais. Il constitue d’ailleurs une œuvre idéale pour tous ceux qui apprennent le russe, car le sabir de Dersou (dont le russe n’est pas la langue maternelle) et l’élocution nette du capitaine (qui veut se faire comprendre de son interlocuteur) permettent de comprendre facilement une partie du vocabulaire – chose rassurante et encourageante pour quiconque maîtrise peu une langue étrangère !

Raphaël Jullien

 

1980 // KAGEMUSHA – L’OMBRE DU GUERRIER
(Kagemusha)
Avec Tastsuya Nakadai, Tsutomu Yamazaki, Kenichi Hagiwara, Jinpachi Nezu, Hideji Otaki, Takashi Shimura…

Le succès de "Dersou Ouzala" n’a pas relancé Kurosawa pour autant, le cinéaste galérant plus d’une fois à trouver des financements pour ses films. C’est finalement grâce à l’un de ses plus grands fans qu’il revient en force sur le devant de la scène : auréolé du statut planétaire du premier "Star Wars" (un film ouvertement influencé de "La Forteresse cachée", rappelons-le), George Lucas use de son influence à Hollywood pour que les studios américains produisent le nouveau film de Kurosawa. Le film en question est "Kagemusha", centré sur un voleur, sosie d’un cruel seigneur japonais, qui se retrouve placé sur le trône à la mort de celui-ci. Lucas va même jusqu’à offrir le rôle de coproducteur à son ami Francis Ford Coppola. Le résultat est une fresque complexe et grandiose sur la guerre des clans dans le Japon féodal, guidée par un antimilitarisme forcené, par la volonté de travailler le thème du doppelganger sur le versant psychanalytique, mais aussi et surtout par une ampleur shakespearienne où la tragédie se mêle avec brio à la bouffonnerie. Riche en scènes inoubliables et en plans puissamment symboliques, ce chef-d’œuvre époustouflant offre à Kurosawa un triomphe mondial dont il n’aurait jamais pu rêver, doublé d’une Palme d’Or à Cannes (la seule de sa carrière) et d’un César du meilleur film étranger. Relancé pour de bon, le cinéaste part ensuite sur une autre épopée shakespearienne, "Ran", inspirée du "Roi Lear". Ce sera, de son propre aveu, son meilleur film.

Guillaume Gas

 

1990 // RÊVES
(Yume)
Avec Akira Terao, Martin Scorsese, Mieko Harada, Chishu Ryu…

En 1989, Kurosawa réalise son dernier long métrage "Rêves", composé en fait de huit courts-métrages oniriques, huit « rêves-cauchemars » qu'il aurait faits lui-même. Présenté au Festival de Cannes en compétition, mais reparti bredouille, ce recueil se compose ainsi de "Soleil sous la pluie", "Le Verger aux pêchers", "La Tempête de neige", "Le Tunnel", "Les Corbeaux", "Le Mont Fuji en rouge", "Les Démons rugissants" et "Le Village des moulins à eau".

Traitant de thèmes aussi différents que la guerre, la pollution, la nature (souvent magique), ou encore la peinture, chaque segment, d'une beauté inégale et surnaturelle, tantôt lugubre ("Le Tunnel", et le retour des morts...), tantôt enchanteurs (le voyage au cœur des tableaux de Van Gogh dans "Les Corbeaux"), montre toute l'importance des décors et d'effets encore à leurs balbutiements. Les passages les plus marquants sont certainement "Le Tunnel", vision éprouvante et obsédante de l'absurdité de la guerre, "Le Village des moulins à eau" et sa vision paisible d'une mort naturelle, ou encore "Le Verger aux pêchers" et ses paysages fleuris fascinants.

Olivier Bachelard

 

1993 // MADADAYO
(Maadadayo)
Avec Tatsuo Matsumura, Kyoko Kagawa, Hisashi Igawa, Joji Tokoro…

Même au crépuscule de sa carrière, Kurosawa n’a jamais cessé de tourner, enchaînant les projets dans l’espoir d’exaucer un souhait secret : mourir sur le tournage d’un film. Ce ne sera hélas pas le cas. Faisant suite à l’accueil discret de "Rêves" et au rejet critique de "Rhapsodie en août" (un film pour lequel il a engagé une star américaine, en l’occurrence Richard Gere !), "Madadayo" a de quoi sonner comme tragiquement testamentaire. Basé sur les travaux autobiographiques de l’écrivain Hyakken Uchida, le film évoque une suite de célébrations d’anniversaires d’un vieux professeur japonais qui, à chaque fête annuelle, répète à ses élèves son désir de ne pas mourir tout de suite (traduction du titre : « pas encore ! »). Un détail narratif qui révèle le cycle de la vie selon Akira Kurosawa, pour qui le fait de vieillir ne fait qu’accentuer le retour vers l’enfance. Profondément bouleversant derrière la grande modestie de sa mise en scène, "Madadayo" décrypte donc l’âme du cinéaste, que l’on devine alors attaché à rester le plus jeune possible, sans misérabilisme, à cheval entre l’ironie et la tendresse. Que ce film ait été là encore un énorme échec critique n’a pas pour autant achevé Kurosawa : le cinéaste se lancera ensuite dans l’écriture de plusieurs scripts, mais hélas, un grave accident le clouera dans un fauteuil roulant chez lui pour le restant de ses jours. Il décèdera trois ans plus tard d’une attaque cérébrale.

Guillaume Gas

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