avec ou sans moustache

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ABUS DE BOUQUINS : AVEC OU SANS MOUSTACHE

L’année 2020 commence avec la parution d’une bande dessinée créée par deux Lyonnais d’adoption, Courty (scénario) et Efix (dessins et couleurs), avec de vrais-faux morceaux de ciné dedans. De quoi titiller la cinéphilie et la « lyonitude » d’Abus de ciné ! Et vous savez quoi ? Nous avons pu la lire en avant-première et rencontrer le scénariste. Voilà donc de quoi vous donner envie de lire cette BD.

Le pitch est le suivant : Pierre-Jean Rochielle est un vieil acteur, retiré depuis un bail des plateaux de tournage, qui vit flegmatiquement, à l’écart de son ancienne notoriété et à distance de celles et ceux qu’il avait côtoyés durant sa carrière. Il se satisfait d’une simple routine en compagnie de son chien Adolf. Mais c’était sans compter sur la naissance d’un projet de suite d’une trilogie à succès dont il était l’un des principaux interprètes. Le voilà confronté à ses propres contradictions : il n’a aucune envie de revenir sur le devant de la scène mais il ne peut s’empêcher d’être agacé par l’hypothèse que ce projet aboutisse sans lui…

"Avec ou sans moustache" n’est pas tout à fait une BD sur le cinéma, mais plutôt imprégnée de cinéma. Et si elle est véritablement imprégnée d’un amour du cinéma français, le 7e art n’est finalement qu’un prétexte pour développer des personnages et des thématiques. Avec cette histoire de vieux potes qui se retrouvent dans une maison du Sud de la France et qui font face à un certain nombre de mensonges, de regrets ou de non-dits, il est possible d’établir un vague parallèle avec une autre BD pourtant totalement différente dans l’esprit et dans le ton : "Petites Éclipses" (Casterman, 2007). Or, si Fane et Jim proposaient d’insupportables têtes à claques, coincées dans l’aigreur d’une crise de la quarantaine un tantinet caricaturale, Courty et Efix développent des individus attachants malgré une crise du troisième âge plus ou moins vive.

Une « feel-good-BD » tendre et cinéphile

© Bamboo

"Avec ou sans moustache" revendique fièrement une certaine idée du bon-vivre et traite ses protagonistes avec une vraie tendresse – mention particulière pour le personnage de Jacques, dont les problèmes de sénilité ne sont pas qu’un simple prétexte à quelques répliques gaguesques. La BD n’est pas non plus exempte d’un soupçon de philosophie (sans prétention ni snobisme). Si les dialogues peuvent parfois donner le sentiment de partir dans tous les sens, cela ne se fait pas au détriment de la cohérence du scénario et cette cacophonie apparente colle finalement bien avec le côté choral du récit. Dans l’ensemble, cela donne une véritable « feel-good-BD » que l’on referme avec le cœur léger et l’esprit positif.

Il résulte de tout cela un délicieux méli-mélo franchouillard, dans lequel on cherche les divers clins d’œil au cinéma hexagonal. Pêle-mêle, on pense à la gouaille des acteurs d’antan, aux répliques de Michel Audiard, à la troupe du Splendid... Sans oublier les films "La Grande Illusion" et "Un singe en hiver" dont les affiches décorent l’appartement du personnage principal. Les références BD ne sont pas en reste, puisqu’on aperçoit un chien avec des faux airs de Milou et une scène de banquet explicitement astérixienne avec son personnage à l’écart près d’un arbre…

Outre l’apparition clairement identifiée de Michel Drucker (sur son canapé rouge), aucun personnage n’est expressément associé à son modèle réel. Aussi, on prend plaisir à deviner qui se cache derrière chaque protagoniste, quitte à être un chouïa frustré quand on ne cerne pas la référence. Le héros une particularité : c’est un cocktail enthousiasmant mixant Jean-Pierre Marielle et Jean Rochefort. Peut-on rêver mieux ? Pour les autres, les prénoms, l’apparence ou les attitudes sont autant d’indices (plus ou moins flagrants) pour reconnaître Anouk Aimée, Victor Lanoux, Jacques Balutin, Stéphane Audran, Claude Rich, Danielle Darrieux, mais aussi Jess Hahn et Élie Semoun – Un grand merci à Nicolas Courty pour avoir confirmé nos hypothèses et nous avoir fourni les réponses que nous n’avions pas trouvées !

Avant de passer à l’entretien, soulignons enfin que les pages ne tombent ni dans le mirage d’une cinématographie abusivement appliquée sur papier ni dans le piège inverse d’un oubli de références graphiques à l’univers filmique. Ainsi, les cases horizontales dominent et sont donc cohérentes avec une variété de cadres cinématographiques (du 4/3 au CinémaScope, voire des panoramiques encore plus étirés), mais Efix prend aussi des libertés visuelles, en osant par exemple des plans verticaux pour des cases pourtant identifiées comme étant « filmées » par une caméra. Si cela peut heurter le cinéphile, le dessinateur nous rappelle finalement que la BD est plus riche que le cinéma pour la diversité des cadrages (et surtout leur coexistence au sein d’une même œuvre). Et la fin youtubesque rend aussi ce choix cohérent avec une époque où il est devenu courant de filmer verticalement avec les téléphones portables. D’une certaine façon, la boucle est bouclée : tout en étant partiellement nostalgique d’une époque dans son hommage au cinéma d’avant, "Avec ou sans moustache" est aussi bien de son temps.

Rencontre avec Nicolas Courty

© Bamboo

C’est dans sa librairie Expérience (bien connue des bédéphiles lyonnais) que Nicolas Courty nous accueille, avec une joie non dissimulée de parler de sa nouvelle BD. Puis nous voilà installés dans un chaleureux tête-à-tête sur la terrasse d’un café voisin, dans une atmosphère si cohérente avec la BD elle-même que l’on ne serait pas surpris d’être servis par Mado, l’un des personnages 100% fictionnels de "Avec ou sans moustache".

Rapidement, la question de la genèse de cette bande dessinée est posée et Courty explique qu’il cherche souvent « des pistes qui claquent en une demi-phrase » et que l’idée de quelqu’un se faisant passer pour « le sosie de lui-même » a germé de cette façon. Puis il a rapidement pensé qu’il pouvait développer ce principe dans l’univers du cinéma et il a combiné cela à des réflexions personnelles récurrentes sur le vieillissement et à son désir de voir se développer une société plus transgénérationnelle : « je m’interroge sur ces vieux qui sont moins vieux qu’avant, au moins dans leur tête » . Est venu aussi se greffer le souvenir lointain d’un épisode de la série "L’Île fantastique" où une femme se fait passer pour morte pour savoir ce que les autres pensent d’elle (NDLR : il s’agit probablement du téléfilm pilote diffusé en 1977).

Mais ensuite ? Comment s’est fait ce choix étonnant de faire cohabiter des acteurs et actrices qui n’ont pas toujours eu de carrière commune ou ne se sont pas forcément fréquentés dans la vraie vie ? Les yeux de Nicolas Courty brillent alors comme ceux d’un enfant qui fait sa liste de Noël : « Je me suis imaginé comme un dieu du cinéma qui pouvait faire un casting idéal sans contrainte ». Seule l’homogénéité générationnelle l’a préoccupé (si les références au Splendid sont assumées, les membres de cette troupe étaient trop jeunes), mais le scénariste a allégrement exploité les libertés de la fiction pour imaginer librement une réalité alternative. Autre volonté de sa part : ne choisir, pour inspirer les membres de cette fictive bande d’acteurs-potes, que des comédiens encore vivants… au moment de l’écriture ! Force est de constater qu’à la sortie de l’album, nombre d’entre eux nous ont malheureusement quittés…

Quid de la façon de les représenter sans tomber dans la caricature ? « Il fallait quelque chose qui pouvait les rappeler » mais pas trop pour que le dessin permette une grande fluidité du personnage. Là, Courty n’est pas avare de compliments sur son acolyte Efix et sa capacité à trouver le trait juste (et aussi sur sa grande cinéphilie). Il note que son scénario ne lui avait d’ailleurs pas facilité la tâche, en réservant une bonne place à des scènes de groupe (à table, sur la plage…) et aux dialogues.

Et ce titre ? « Il est venu tout de suite sans réfléchir ». Il ne s’agit aucunement d’un clin d’œil à une réplique de film, mais plutôt qu’une « référence éloignée à la bière, avec ou sans faux col ». De la mousse à la moustache, Courty trouvait cela amusant. Et s’il a voulu que le titre apparaisse dans les dialogues, le scénariste a souhaité que la réplique ne soit pas attribuée au héros ni associée à son rasage de moustache, pour ne pas tomber dans la facilité.

Plus que tout, Nicolas Courty défend avec enthousiasme le côté « feel good » de sa BD : « J’aime bien finir une BD et avoir le sourire ». Au passage, il rend hommage à l’éditeur Hervé Richez qui avait justement développé la collection « Grand Angle » dans l’optique de proposer des récits qui font du bien. On confirme : ça fait du bien.

Informations

Références bibliographiques : Nicolas Courty (scénario) et Efix (dessins et couleurs), "Avec ou sans moustache", collection « Grand Angle », éditions Bamboo, 2020.

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur