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YOU DON'T NOMI

Un film de Jeffrey McHale
Avec

It doesn’t suck, God damn it !

Sorti en 1995 sur les écrans américains, le film « Showgirls » de Paul Verhoeven fut caractérisé par un échec commercial et critique retentissant qui lui valut d’être traité de tous les noms et de recevoir le record de récompenses aux Razzies Awards. Or, au fil des années, une petite communauté de critiques et de fans n’a pas cessé de l’analyser et de chercher à le faire réévaluer, avec moins de précipitation et plus de nuance. C’est à ces gens-là que la parole est ici donnée…

You don't Nomi film documentaire image

Vomi par (à peu près) tout le monde du côté de l’Oncle Sam mais vénéré par une large partie du public européen (dont le cinéaste Jacques Rivette, qui y voyait « l’un des plus grands films américains des dernières années »), le "Showgirls" de Paul Verhoeven fait partie de ces films-kamikazes qui, au lieu de prendre acte des jugements à l’emporte-pièce qui accompagnent leur sortie, gagnent à laisser le temps jouer en leur faveur. Et pour les inconditionnels du Hollandais violent, qui ont toujours tenu à défendre les immenses qualités d’un film plus riche et plus métatextuel qu’il n’en a l’air, un tel documentaire censé prolonger la récente réhabilitation de ce chef-d’œuvre incompris ne peut que susciter une joie. Cela dit, de la même manière que le génialissime documentaire "Room 237" revenait avec objectivité sur le déluge d’interprétations farfelues autour du "Shining" de Stanley Kubrick, "You don’t Nomi" tente moins d’offrir tous les lauriers du monde à "Showgirls" que d’en analyser toutes les caractéristiques et les ambiguïtés à des fins de nuance et de lucidité. Autant prévenir les fans comme les détracteurs, le débat restera ouvert, tout comme l’œuvre de Verhoeven s’est toujours flattée d’offrir à son public un commentaire cru et radical sur la société, avec un goût évident pour le sexe et l’ultra-violence qui n’était que le filtre protecteur d’une épaisse et étourdissante fibre satirique.

Structuré selon une narration très hollywoodienne dans l’âme (la chute qui précède la résurrection), le documentaire part d’une idée qui sera intelligemment résumée à sa toute fin : le plus beau respect que puisse mériter le film damné de Paul Verhoeven est d’être abordé de façon non binaire. Le mouvement de balancier qui caractérise ce documentaire représente donc assez bien les deux extrêmes qui ont pu entourer ce film. Dans un premier temps, rien ne nous est épargné sur les attaques et les critiques que le film s’est pris en pleine tronche, avec le jeu ouvertement outré et expressionniste d’Elizabeth Berkley – auparavant jeune actrice de la sitcom "Sauvés par le gong" – qui apparaît alors comme l’épicentre de ce rejet médiatique. Dans un second temps, le temps de l’apaisement et de la redécouverte du film sont traités en simultané, via des critiques et des auteurs qui monopolisent la parole en off. On peut certes regretter que Paul Verhoeven, le scénariste Joe Eszterhas et le casting du film n’apparaissent ici qu’au travers d’entretiens d’archives, mais l’intérêt du documentaire vise davantage à éclairer la façon dont "Showgirls" a su garder sa place dans l’inconscient collectif, à travers l’expérience subjective de tous ceux qui ont tenu à entretenir sa flamme de film culte.

Sur le rejet qu’a connu le film, le contexte politique a parfois ici bon dos pour obtenir un éclairage. On passera sur quelques inserts peu subtils lâchant des sous-entendus fumeux envers l’actualité de l’époque (les scandales sexuels impliquant Bill Clinton et Hugh Grant, sérieux ?), mais il est en revanche impossible de nier les réactions épidermiques de certains critiques face à un film soi-disant « mal réalisé ». Idiotie pure et simple, ne serait-ce qu’au vu de la dimension opératique et expressionniste dont "Showgirls" fait preuve dans chacune de ses scènes. Sans parler de ce mauvais goût pleinement assumé que le film étale aux yeux de son spectateur, Verhoeven ne faisant que projeter sur la société du spectacle un regard objectif et creusé à des fins de réflexion (au sens large). En un sens, "Showgirls" ne faisait que valider ce vieil adage qui, depuis le scandale cannois de "La Grande Bouffe" en 1973, veut qu’une société rejette catégoriquement un film à partir du moment où celui-ci lui tend un miroir dans lequel elle refuse de se reconnaître. Nul doute que l’hypocrisie inhérente à l’Oncle Sam – un pays qui aime à cacher ses aspects les plus sales et les plus racoleurs sous une bonne couche de dogmes puritains – ne pouvait rien faire d’autre que de s’acharner sur un tel chef-d’œuvre de subversion.

Les analystes qui creusent ici le contenu subversif de "Showgirls" sont découpés de manière à nuancer tout ce qui semble avoir été trop vite encensé ou trop vite vilipendé. Le montage du documentaire met donc ici un point d’orgue à tracer de nombreux liens avec des classiques du cinéma (comme "La Dame de Shanghaï" ou "Les Dix Commandements") ou d’autres films de Paul Verhoeven, que ce soit pour étayer un point stimulant du récit ou pour mettre le doigt sur un aspect discutable (une intervenante affirme que le film n’est qu’un pauvre remake d’"Eve" tout en vantant malgré tout le talent de cinéaste de Verhoeven). On s’autorisera néanmoins, et ce sans vouloir jouer la carte du défenseur acharné, à juger par la négative bon nombre de surinterprétations par ailleurs pas très étayées, notamment sur le statut des Noirs dans le film, sur l’impact de la parole dans cet océan de nudité frontale, et surtout sur la supposée misogynie du cinéaste vis-à-vis de ses actrices et de ses personnages féminins. Ce dernier point a le chic pour nous laisser croire que certain(e)s vont parfois voir des films en remplaçant leurs yeux par des aprioris : au vu des femmes fortes que Verhoeven n’a jamais cessé de confronter à des hommes perpétuellement abêtis par leurs pulsions sexuelles et violentes, peut-on sincèrement croire qu’il existe un cinéaste plus féministe que lui ?

Le reste du film se la joue kaléidoscope d’opinions et de témoignages édifiants, et offre de savantes analyses critiques sur des motifs précis : le motif du miroir, les chips et les ongles comme totems fétichistes, l’utilisation de la sexualité comme une arme, et surtout ce jeu de mot – déjà repéré depuis bien longtemps par les fans de "Showgirls" – qui installe un message caché derrière le nom de l’héroïne (Nomi Malone = « Know me I’m alone »). Sans oublier tout ce qui aura participé à la pérennité du film, allant d’une multitude de projections privées à des spectacles parodiques dans l’esprit de John Waters (qui n’avait jamais caché sa profonde sympathie pour le travail de Verhoeven) en passant par des témoignages de fans (dont une actrice qui s’est elle-même projetée dans le rôle et le parcours d’Elizabeth Berkley) et bien sûr, cerise sur le gâteau, cette inoubliable cérémonie des Razzie Awards durant laquelle Verhoeven alla lui-même récupérer ses trophées de « pire film » et de « pire réalisateur » (un signe qui fit mouche dans l’esprit de bon nombre de gens, alors persuadés que ce film conspué devait être autre chose qu’un navet).

Au fond, que "Showgirls" soit enfin réhabilité par tant de monde ou conspué par les mêmes qu’avant importe moins que de le savoir plus vivant que jamais et toujours présent dans l’esprit des gens. La vérité, elle, n’est qu’une vue de l’esprit, même chez un cinéaste aussi arrimé à la réalité que ne l’est Paul Verhoeven. Au fond, tout se résume à cette déclaration du cinéaste tirée d’un livret de présentation du film : « Je pense que la plupart du temps, nous sommes mus par des idées dont nous n’avons pas conscience. Il est impossible de pleinement les expliquer. Il me semble qu’il n’y a pas de "vraie" réalité. Il y a une multitude de réalités ». Tout est dit. Alors, let the show begin…

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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