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VISITE OU MÉMOIRES ET CONFESSIONS

Avec

Le testament d’un grand sage

En 1982, Manoel de Oliveira réalise en secret un petit film intitulé « Visite ou mémoires et confessions » qui ne devra être visionné qu’après sa mort. En 2016, l’heure est enfin devenue de découvrir ce que renferme ce mystérieux film autobiographique…

Depuis déjà une dizaine d’années, on finissait par s’exaspérer de découvrir chaque film de Manuel de Oliveira comme un film supposément « testamentaire ». Pas tant en raison de l’âge de ce cinéaste portugais (plus de cent ans !), mais plutôt en raison d’histoires nimbées d’une ambiance tour à tour solaire et crépusculaire, un peu comme si le cinéaste tirait à chaque fois le bilan de son art – et du 7e art en général – sur un mode épuré, foncièrement modeste. C’était surtout le cas de "L’Étrange affaire Angelica" en 2011, sans doute son dernier grand film à ce jour. Or, cette impression était fausse. Il aura fallu attendre le décès du cinéaste centenaire en 2015 pour que son véritable testament, préparé en réalité il y a trente-cinq ans, arrive enfin à nous telle une bouteille à la mer. Que pouvait donc être ce testament si minutieusement caché, sinon la confession d’outre-tombe d’un artiste prêt à cristalliser enfin ce qu’il se contentait jusque-là de chuchoter par le biais de ses fictions ?

Le titre est déjà en soi magnifique. Une visite, donc : celle d’une maison que la caméra révèle dès la fin du générique de début (parlé !). C’est la maison de Manuel de Oliveira, qui avait 73 ans lorsqu’il tournait ce film. On rentre dans cette maison, accompagné par deux voix – un homme et une femme – qui nous servent de guides vu leur connaissance visiblement approfondie des lieux – sans doute des fantômes. Et d’un coup sec, voilà qu’Oliveira apparaît à l’écran, en train de pianoter sur sa machine à écrire. Face caméra, le voilà qui s’adresse à nous (ou aux deux fantômes précités ?), activant alors un mouvement tenant aussi bien du mémorial que du confessionnal. Parce qu’ici, intégrer une mémoire et partager un vécu n’est possible qu’en présence d’un « guide ». Ici, la mise en scène organise la visite, le décor laisse flotter le spectre de la mémoire et le dialogue entraîne le début de la confession.

L’importance de cette maison pour toute sa famille, la douleur de devoir s’en séparer pour cause d’endettement, son amour infini pour sa femme Maria Isabel (à qui le film est dédié), ses problèmes avec la dictature de l’époque, son regard personnel sur le Portugal ou l’industrie cinématographique, ses films de famille : tout le film devient l’occasion pour Oliveira d’évoquer ses espoirs et ses doutes, son passé et son avenir, ses réflexions et ses méditations. Le tout de façon certes testamentaire, mais sans glorification malvenue. Le cinéaste fait constamment preuve de malice et de bienveillance, évitant avec brio le sérieux pontifiant et privilégiant la magie des images, comme s’il lui fallait à tout prix pratiquer l’émersion avant l’éclipse. D’ailleurs, le fait de l’entendre finir son film par un « Je m’éclipse » a quelque chose de déchirant, surtout de la part d’un cinéaste à la longévité aussi exceptionnelle et pour qui réaliser un film revenait généralement à faire table rase des conventions. Son absence laisse désormais un vide. Adeus mestre, vous allez nous manquer…

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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