UN PAYS QUI SE TIENT SAGE

Un film de David Dufresne
Avec

Une grenade cinématographique

Face à un contexte riche en injustices sociales autant qu’en manifestations citoyennes marquées par de violentes répressions, des citoyens de différents horizons et de diverses professions sont invités à approfondir le sujet et à confronter leurs points de vue face aux images filmées…

Un pays qui se tient sage film documentaire

Il fallait qu’on ait un jour un vrai grand film documentaire qui, au-delà de prendre acte du chaos ambiant, pose le problème de la violence d’État et utilise l’image vidéo comme base de débat et de réflexion. C’est fait. Ce film existe. Et il est foudroyant. Loin de s’en tenir à un point de vue orienté sur le plan idéologique via des interviews d’intervenants sélectionnés mises bout à bout, David Dufresne, journaliste de terrain, accentue l’importance du procédé démocratique par un principe de mise en scène aussi rigoureux qu’implacable. Face à pas moins d’une centaine d’heures d’images issues des manifestations de Gilets Jaunes faisant face à la puissance répressive de l’État, les intervenants de tous horizons (policiers, manifestants, philosophes, journalistes, écrivains, sociologues, témoins, etc…) se lancent dans une longue confrontation de points de vue, subjectifs sans s’imposer, creusés sans s’éparpiller, dans un décor dépouillé – un intervenant systématiquement cadré sur fond noir – qui n’est pas sans rappeler la dialectique visuelle des entretiens de la chaîne Thinkerview.

Ce qui rend "Un pays qui se tient sage" à ce point indispensable dans notre contexte sociopolitique actuel tient certes dans la matière réflexive qu’il rend ici accessible à tout un chacun, mais surtout, et globalement, dans son savant reboot d’une notion que l’on pensait un peu évaporée. Son nom ? Le journalisme. Le vrai. Pas celui qui suit aveuglément le courant politique du moment en interprétant chaque signe divergent comme un insecte à esquiver ou à écraser (on n’est pas sur BFMTV ici), mais celui qui cherche une vérité, qui finit par la trouver à force d’acharnement et d’investigation, et qui la propage au regard de l’Autre en laissant ce dernier libre de l’interpréter à sa guise. Et quelle est cette vérité ? Ni plus ni moins que celle des nouveaux outils de technologie, prompts à donner une vision claire et nette du chaos en action et en temps réel, et amplifiée par le biais d’un 7ème Art qui laisse un peu de côté sa fonction de créateur d’illusions pour reprendre tout à coup son statut – parfois utile – de témoin du réel.

Le dialogue qui s’articule alors au détour de chacune des confrontations – ici toutes mises à égalité – face à l’image, ne contient rien d’autre que du factuel et de l’actuel : la détresse sociale, le peuple qui hurle sa colère, l’urgence du devoir citoyen, la responsabilité de chacun, l’abus de pouvoir, la violence de l’État, la remise en cause de l’action policière… Le montage du film, ouvertement éclaté à l’image de son propre sujet, fait du film un gigantesque puzzle dont la seule pièce manquante à relever nous appartient. À chacun de la trouver au vu de la masse d’images qu’il vient d’absorber, là où l’image qui hurle et le verbe qui raisonne forment un dialogue puissant. Alors, oui, le film pulvérise nos a priori un à un, soulève plus de questions que de réponses, bannit toute conclusion consensuelle sur un sujet aussi brûlant (encore heureux !), et n’hésite jamais à susciter l’effroi juste après avoir joué la carte de l’apaisement. C’est une étape douloureuse par laquelle il est nécessaire de passer. Impossible de détourner les yeux quand ça se produit. Impossible d’en sortir avec détachement quand ça se termine.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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