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TRANSCENDANCE

Un film de Wally Pfister

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme

Dans un futur proche, Will et Evelyn Caster tentent de concevoir le premier ordinateur doté d’une intelligence artificielle proche de la conscience humaine. Mais une meute de terroristes engagés flaire le danger d’une telle recherche, et élimine Will à la sortie d’un séminaire. Déterminé à poursuivre les recherches, Evelyn utilise l’avancée de ses travaux afin de « transcender » l’esprit de son mari et de l’implanter ensuite dans l’ordinateur. Désormais totalement connectée à Internet et contrôlant sans difficulté l’ensemble des réseaux, la conscience de Will tente alors de contrer les lois organiques du monde. Mais à quel prix ?

Oui, cela parait un peu prétentieux de citer Rabelais, d’autant que le bac philo est encore présent dans les mémoires à l’heure où nous rédigeons ces lignes, mais il y a quelque chose dans cette célèbre phrase qui, à bien des égards, permet de cibler clairement ce qui cloche dans "Transcendance" (et aussi ce qui le sauvera au final). Déjà, on sera surpris de ne pas nier les aptitudes de mise en scène de Wally Pfister, dont l’indéniable talent de chef opérateur pour Christopher Nolan (qui lui avait d’ailleurs valu un Oscar pour "Inception") retrouve ici un beau terrain d’activité au travers de nombreux plans d’une stupéfiante beauté plastique. On sera aussi surprise de trouver beaucoup à redire sur le casting, gavé de poids lourds hollywoodiens qui, hélas, traversent le film comme des figures spectrales, pour ne pas dire des zombies aseptisés ayant subi la fameuse transcendance décrite dans le scénario. Mais en vérité, tout le blocage suscité par cet ambitieux premier long-métrage résulte d’une direction narrative définie de A à Z. Comme si Pfister avait voulu tout traiter en oubliant de choisir un angle et un point de vue, et, en fin de compte, avait ôté toute son âme à un projet trop glacé et figé.

Au début, on redoute le film de SF tortueux (au mieux) ou fumeux (au pire) : il suffit d’écouter Johnny Depp et Rebecca Hall débiter un charabia techno-philosophique à la limite de l’intelligible pour saisir que la porte de sortie du projet ne résidera pas dans la pure compréhension des enjeux. Mais voilà que le concept initial, basé sur les dommages collatéraux d’un superordinateur doté d’une intelligence artificielle hors du commun, se clarifie soudain, aidé par une réalisation très inspirée qui se focalise sur l’illustration graphique de l’enjeu central et sur l’élaboration d’une atmosphère cotonneuse, aseptisée, glaciale, reflet évident d’un futur pas si lointain où la technologie tend à supplanter les lois de l’organique. La bande-son de Mychael Danna et l’impact visuel d’une photo particulièrement chiadée contribuent à renforcer cette sensation, en tout cas assez pour rendre le film stimulant pour les cinq sens de son spectateur.

Techniquement parfait, "Transcendance" finit hélas par se mordre la queue sans diversion possible, la faute à un script qui, au bout d’un moment, ne sait plus trop choisir entre une sublimation purement design du concept de transcendance et son regard critique sur les dérives de la recherche sur l’intelligence artificielle. On aurait pu considérer ce problème d’homogénéité comme un détail sans grande importance, si tant est que Pfister fasse preuve d’une vraie passivité émotionnelle, laissant ainsi à sa mise en scène le soin de jouer le rôle de témoin objectif d’une situation plus complexe que prévu. Sauf que le réalisateur n’a rien laissé au hasard, et que son scénario doit s’achever sur une idée précise. Ce qui, du coup, implique une maîtrise émotionnelle des enjeux et du propos. Et là, Pfister annihile le peu de réflexion métaphysique qui prédominait jusque-là (bon, soyons honnêtes, ça n’allait pas non plus très loin) au profit d’une résolution rassurante et consensuelle.

Sans trop spoiler le final, on précisera que la lecture romantique du scénario devient alors le fil directeur du film tout entier, le tout encombré d’un discours écolo que l’on pensait confiné au prêchi-prêcha alarmiste de Yann Arthus-Bertrand. Il n’empêche que, si cette fin prouve bien que Pfister ne savait pas comment remplir les trous de son intrigue avant de la finir, une réelle émotion finit par surgir de cette résolution. Ou comment faire surgir in fine une parcelle d’humanité d’un emballage glacial à la classe visuelle trop ostentatoire, ce qui, en soi, rejoint le thème de l’humain qui tente de retrouver son âme malgré l’omniprésence de la technologie. Tel est le paradoxe inédit de "Transcendance" : se trouver une jolie porte de sortie en incarnant son propos à travers la démonstration de son semi-échec narratif. On a connu des théorèmes moins étonnants que ça…

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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