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TOKYO SONATA

Un film de Kiyoshi Kurosawa

Etre ou paraître ?

Histoire d’une famille japonaise ordinaire : un père, dévoué à son travail, une mère qui ne vit que pour s’occuper des siens, un fils aîné trop souvent absent de la maison et un fils cadet, sensible et secret. Or le jour où le père se fait licencier, le petit équilibre se rompt. Chacun commence alors à mentir aux autres…

Bienvenue dans une famille japonaise type, où les rôles sont organisés comme dans une mini-société et où chacun est prisonnier de son image. On pressent une énième démonstration du genre, déjà vue cent fois. Mais heureusement, Kurosawa ne s'attarde pas à décrire ce que l'on sait déjà. Il a la bonne idée d'introduire l'élément perturbateur du récit - le licenciement du père - dès les premières minutes du film, puis de retarder le glissement vers le mélodrame.

Ainsi, les premiers jours de chômage du père prennent des airs de comédie sociale, où celui-ci fait tout pour cacher sa situation à sa famille, tout en gardant ses réflexes de chef de famille responsable et autoritaire. Le cynisme est à son comble lorsqu'il fait la queue à la soupe populaire et qu'il rencontre un vieil ami, sans emploi depuis plus longtemps, qui programme sa sonnerie de téléphone plusieurs fois par jour pour simuler des appels du bureau. Contrairement à des sociétés occidentales où la marginalité traduit une force et une identité, ici, l'unique moyen d'exister est paraître comme tout le monde.

En adoptant un ton léger, Kurosawa recours volontairement aux clichés pour faire tomber les masques : si le licenciement expéditif des cadres est chose courante, l'hypocrisie générale face au déclin du modèle social japonais l'est tout autant. Ainsi, lorsque la petite fille de l'ami chômeur interpelle le protagoniste (« Toi aussi, tu as des soucis comme papa ? »), on comprend aisément que les familles sont les premières à entretenir le cercle vicieux du paraître.

A cela s'ajoute le poids de la structure familiale, qui ne fait que cristalliser davantage le mal-être des uns et des autres : peur de perdre sa dignité, incapacité de communiquer avec ses proches, inhibitions existentielles. Une mécanique dont les conséquences frisent le ridicule : le père récure les toilettes d'un centre commercial, la mère finit par lâcher prise, le fils aîné part avec l'armée pour finalement reconnaître que la guerre dans laquelle il s'est engagée n'est pas la sienne. Malgré un parti-pris esthétique très lisse, Kurosawa pointe la violence des rapports humains au sein de la société japonaise. Une violence d'autant plus dévastatrice qu'elle est filmée dans le plus parfait silence et la plus pure courtoisie.

Au coeur de cette mascarade familiale, le seul personnage qui garde la tête froide est le fils cadet, secrètement passionné de musique. Il finira par choisir sa propre voie, celle où personne ne l'attend, en prenant des cours de piano à l'insu de ses parents. Si l'on peut reprocher au film quelques longueurs, on ne peut rester de marbre face au sursaut qui permet aux personnages - et par là même occasion, au film - de refaire surface avec beaucoup de grâce. Tout le monde a le droit à une seconde chance, un nouveau départ. Les dernières minutes du film, chargées d'émotion, suffiront à vous en convaincre.

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

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