Parce qu'on en a jamais assez !

THELMA

Un film de Joachim Trier
Avec Eili Harboe...

Pour résister à la tentation, mieux vaut y céder

Il y a toujours un risque à voir un jeune cinéaste singulier lorgner brutalement vers un cadre propre au cinéma de genre. Mais il y a aussi la possibilité d’y dénicher une autre singularité dans l’exploitation des codes concernés. Au vu de deux films jusque-là très marqués par une douceur apparente mixée à un trouble intériorisé ("Oslo 15 Août" et "Back Home"), Joachim Trier avait là une opportunité à saisir pour confronter son style cotonneux à quelque chose de plus viscéral, de plus intime. Au vu du sujet de "Thelma", le pari semblait gagné les doigts dans le nez : un éveil à la sensualité et à l’amour saphique pour une jeune étudiante timide assaillie par d’étranges crises à l’origine inconnue, laissant entrouvrir la porte du surnaturel et de l’émancipation. Un peu comme si quelqu’un avait dupliqué la première heure de "La Vie d’Adèle" avant de la bazarder dans tous les sens par un fond de thriller tordu et cathartique à la "Carrie". Le cocktail est osé, périlleux dans sa volonté de jouer sur plusieurs tableaux, mais au final parfaitement équilibré.

Sans déflorer son hallucinant dernier quart d’heure, l’audace de ce film anxiogène et sophistiqué est d’ouvrir plusieurs portes reliées à des sujets sensibles en faisant mine de ne jamais choisir. Viennent donc se superposer en vrac le coming-out, l’éveil des sens, l’émancipation sociale, le passage à l’âge adulte, le poids du regard de l’Autre, le trouble organique, le refoulement du désir, la violence insoupçonnée de l’esprit sur le corps, la perte de repères mentale, l’immixtion du fantastique dans la réalité, etc. Tant de sujets que Trier télescope d’une scène à l’autre, déballant une avalanche de plans à la force sensorielle étourdissante (la poésie vient autant de la force des images que de la sensualité des actrices) et usant en virtuose d’un montage extrêmement musical où tout est une question de crescendo (chaque inégalité extérieure de la bande-son traduit une variation à l’intérieur du corps de son héroïne). En outre, plus le film avance, moins la vérité semble se dessiner. Comme si Trier avait envie de nous perdre dans son labyrinthe existentiel, et nous inciter à lâcher prise pour goûter à chacune des déviations de récit proposées. C’est ce que l’on fait avec joie, et ça devrait en principe nous suffire, mais patience…

À ce stade-là, on pressent être face à un nouveau – et exemplaire – prototype de puzzle mental, pour ne pas dire carrément lynchien ou cronenbergien, prompt à s’achever sur un non-dit ou une porte ouverte pour laisser infuser le doute. Et voilà qu’une astuce narrative, d’abord un peu frustrante au vu de l’ampleur thématique jusque-là élaborée, fait tout à coup exploser le miroir à double face : le tsunami cathartique que semblait annoncer ce récit adolescent se voit soudain condensé et charpenté dans un final clairement fantastique qui regroupe toutes les pistes explorées jusqu’ici en un tout d’une parfaite logique. Mais pour en savourer l’effet de surprise, il aura été jusque-là nécessaire d’avoir gardé ses sens en éveil tout au long du film, d’avoir accepté de se perdre dans les méandres de l’inconscient sans chercher une sortie précise, d’avoir admis qu’une image douce et ouatée peut cacher en son sein un double fond aussi traumatique que dangereux. Un cinéma de l’abandon, en somme, où se perdre dans l’inconscient – donc dans l’inconnu ou le refoulé – aide à trouver une vérité que l’on n’aurait jamais soupçonnée. Pour le coup, Joachim Trier a frappé fort. Vraiment très fort.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire