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STOCKHOLM EAST

Peut-on survivre à tout ?

Une femme heureuse, vit en couple, avec son mari et sa fille de 9 ans. Le drame survient alors que l'enfant décède, écrasé par une voiture...

Le début du film s'inscrit sous le signe du drame. En effet, tout éclate, tout se brise dans la vie des deux protagonistes de ce premier film de Simon Kaijser da Silva. À l’hôpital où l'enfant a été transporté, l’homme responsable de l'accident reconnaît la femme, agrippée au cartable de la petite fille. Ils se croisent sans se voir. Plus tard, la femme refuse de se rendre au procès, puis à l’enterrement avec son mari. Elle ne se remet pas de la mort de sa petite fille, contrairement à son mari qui a réussi à faire son deuil. Elle sombre dans une dépression dont rien ne la fera sortir pendant de nombreux mois.

Un an plus tard, sur le quai de la gare de banlieue de East Stockholm, nous retrouvons l’homme qui agrippe un enfant jouant trop près du quai, de peur de l’accident. Par hasard, elle et lui ont eu le même réflexe de protection, sans doute en référence à leur traumatisme commun. Ils se sourient par le biais de cette connivence secrète, sur cette sorte de reconnaissance asymétrique, car lui sait qui elle est, alors qu'elle ne le soupçonne pas. À l’occasion d'un autre concours de circonstances, ils se revoient par hasard. Elle se sent en confiance avec lui, commence à lui parler de sa fille comme si elle était toujours vivante, lui montre des photos d'elle, puis lui, va voir la chambre de la petite fille. ... Sur le point de tout lui avouer, il se ravise et l’écoute. En effet, Il voudrait lui venir en aide. Elle, de son côté, cherche à se sauver, à trouver une issue à son drame et à sa dépression, ne trouvant pas soutien, réconfort et compréhension auprès de son mari ou de son psychiatre.

Dès lors, le récit s'aventure dans des contrées a priori improbables, mais que le film réussit à imposer en refusant toute explication psychologisante. En effet, elle se confie si facilement et il l’écoute avec tant de sollicitude et de compréhension délicate. Si elle ne cesse d'éprouver le besoin de parler à cet inconnu, rencontré par hasard dans le train de banlieue et avec qui elle se sent si bien, si en confiance pour parler enfin de son enfant disparu, elle lui présente pourtant l’enfant comme toujours en vie. Ils passent du temps ensemble, ils font des choses que l’on fait généralement avec ses enfants (par exemple, du cerf volant dans un parc). Un besoin réciproque de se voir grandit entre eux, lui, qui n’a pas osé lui avouer qu’il est le responsable de l’accident qui a tué son enfant, elle qui arrive à engager le processus de deuil en compagnie de cet homme. Ils se rapprochent, bientôt seuls au monde , loin de leur conjoint respectif (superbe scène de danse enlacée dans le restaurant de la gare). Leur relation, en effet, peu à peu, lentement, se densifie, s'approfondit pour se transformer en amour, puis en passion.

Très bien filmé, à quelques maladresses près (notamment la déclaration d’amour qui rompt avec la retenue générale du film pour flirter le temps d’une scène avec la pire guimauve qui rompt avec le ton initial du film), ce film suédois mélancolique et malade, complètement irrationnel, toujours aux limites du mélo sans jamais y sombrer (sauf peut-être à la fin pourront juger certains), refuse obstinément au spectateur toute explication, se limitant à rendre compte, toujours à distance de ce qui se passe, de l’évolution des choses, sans jugements ni théorisations démonstratives ou moralisantes.

Le réalisateur fait preuve d’un sens du cadrage et d’une intelligence du placement de la caméra, qui fait passer l’émotion des scènes par la seule force de l'image, grâce à l’éclairage, notamment. Il choisit d’être en retrait, cadrant fréquemment depuis une autre pièce, utilisant la lumière et les couleurs pour rendre compte de l’évolution émotionnelle des personnages. Peut-on survivre à tout ? et comment ? Le film se propose d’explorer cette interrogation, partant d’une trame à la fois impossible et inacceptable, troublante et dérangeante pour le spectateur, heurtant de front et testant sa capacité a priori à croire et à adhérer au film. Une œuvre pudique et sensible, mais qui n’arrive cependant pas à gommer un arrière-fond lancinant de malaise et de stupéfaction, qui court tout le long du film.

Nicolas Le GrandEnvoyer un message au rédacteur

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