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SIBÉRIE

Un film de
Avec Bruno Dumont...

Les voyages immobiles

Un couple part en voyage avec deux petites caméras pour faire un film. À bord du transsibérien, ils échangent sur l'amour, le désir et le cinéma. Peu à peu, la caméra devient pour chacun le moyen de traquer les sentiments de l’autre. Au fil des paysages inconnus, la vérité de leur relation se dévoile…

La grande phrase de "Sibérie" est énoncée à la 12ème minute d’un film devant lequel on a déjà sérieusement envie de roupiller. On y entend le cinéaste Bruno Dumont énoncer à sa compagne Joana Preiss : « Ton intérieur est cinématographique, ton extérieur est numérique ». On aurait envie de rajouter que le nombrilisme de l’Auteur est en revanche épidermique. Que Joana Preiss (actrice aperçue chez Christophe Honoré ou Olivier Assayas) ait eu envie de signer un film home-made avec son ancien compagnon est tout à fait honorable, mais encore faut-il qu’une dimension cinématographique puisse s’extraire du processus. Peine perdue ici, tant la caméra DV, en plus de donner à l’image un insupportable degré de granulosité (pour montrer à quel point le couple n’est pas d’humeur ?), se contente d’une suite d’instantanés plus ou moins impudiques, où l’un filme l’autre, et vice versa. Tout ça dans un train (le Transsibérien) depuis lequel on découvre, à quelques instants, le paysage qui défile par la fenêtre. C’est long. C’est très long. Et ça ne va pas plus loin que ça.

Il y a quand même un sujet qui existe dans "Sibérie" : moins le couple en lui-même, capté ici comme une entité qui se fracture à force de se questionner, qu’une certaine forme de manipulation qui s’installe au sein même d’une relation de couple. C’est le sujet qui travaille Preiss et Dumont durant de nombreux échanges, à la différence – de taille – que rien ne sonne juste ici. D’abord parce que les deux amoureux (séparés depuis le tournage du film) font des choses qu’ils n’oseraient jamais faire s’il n’y avait pas une caméra qui les filmait, ensuite parce que leurs dialogues sonnent comme de la branlette intello que même un prof de philo ou un sous-Godard n’oseraient déballer ainsi (exemples : « Manipuler c’est beau, ça veut dire prendre dans ses mains » ou « Je touche ton pied, puis j’ai le souvenir de ton pied, et ensuite j’écris le film de ton pied, c’est ça le cinéma »), enfin parce que l’impudeur avec laquelle Preiss prétend se mettre en danger n’aboutit qu’à du vent, le néant de son projet de cinéma ne provoquant ni identification ni empathie ni sensation. L’œil enregistreur du réel que le film prétend incarner n’est au final qu’un dispositif nombriliste, foutraque et exaspérant.

Si l’on voulait chercher un équivalent au format télévisé, on pourrait citer Faut pas rêver pour les quelques extérieurs de l’Est que la caméra de Preiss capture parfois (on y voit surtout des villages perdus dans la toundra) ou encore Paris Dernière pour son usage de la caméra subjective à des fins impudiques (pas de séquence coquine ici, juste une actrice endormie sur un lit, à moitié nue, avec la bouche ouverte !). C’est moins d'une forme de cinéma que de ce genre de programme que l’on serait tenté de rapprocher "Sibérie", même si ceux-ci présentent un intérêt plastique et immersif bien plus stimulant. Ne reste alors qu’une scène finale où le couple, proche de la fin de son histoire et sur le point de rentrer chez lui, observe un homme mimer les procédures de sécurité dans un avion. Histoire de sortir de la léthargie, on espère alors un crash, mais c’est inutile : il a sans doute déjà eu lieu.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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