Banniere_Festival_Lumiere_2020

SHOKUZAI – partie 1

Un film de Kiyoshi Kurosawa

Beau film malade

Alors qu’elle joue dans la cour de son école avec ses quatre inséparables amies, la petite Emili est attirée dans le gymnase par un inconnu, puis sauvagement assassinée. Comme frappées d’une subite amnésie, les quatre fillettes restent muettes face aux autorités. Mais Asako, la mère de la victime, dévastée et décidée à ne pas en rester là, leur impose un pacte : si elles ne se souviennent pas, elles devront faire pénitence toute leur vie...

Cinq ans après le très beau « Tokyo Sonata », qui lui valut une reconnaissance internationale élargie, Kiyoshi Kurosawa renoue avec l’un des genres qui fit jadis son succès (« Cure », « Seance », « Retribution »), à savoir le thriller policier. Donnant généralement dans l’horrifique ou le fantastique, il s’attelle cette fois-ci à un sujet plus classique, au travers d’une (presque) banale affaire de meurtre dans laquelle il n’est question ni de fantômes, ni d’hallucinations. Pourtant, le thème du hantement (que l’on retrouve dans quasiment tous les films du réalisateur) tient avec « Shokuzai » une place importante, irriguant chacun de ses sous-récits et permettant l’articulation générale du métrage.

Composé d’un prologue, qui vise à exposer le drame initial et le pacte liant les différents personnages, de quatre épisodes centrés sur chacune des fillettes devenues adultes, puis d’un épilogue permettant de dénouer l’intrigue, « Shokuzai » est une saga vengeresse tenant davantage du film fleuve (à la manière du « Gangs of Wasseypur ») que de la série formatée pour le cinéma. Divisé en deux parties, intitulées respectivement « Celles qui voulaient se souvenir » et « Celles qui voulaient oublier » (en référence à l’état d’esprit des protagonistes dont il est question), le film bénéficie d’une sortie française qui était loin d’être gagnée, étant donné son format.

Dès les premières minutes, peu de doutes sont permis quant à la survenue d’un drame aussi effroyable que retentissant sur l’ensemble du film. Dans une atmosphère à la fois étrange et morbide, l’intrigue prend le temps de s’installer avec efficacité, jusqu’à cette scène sidérante du pacte imposé par Asako aux quatre fillettes. Au-delà de la cruauté de la situation (les fillettes deviennent pour ainsi dire des « victimes » de la mère éplorée), qui donne le ton général de ce qui s’ensuivra, cette scène concentre le sujet principal du film, qui est que derrière chaque monstre se cache un homme ou une femme qui souffre. Aussi, malgré la profonde injustice qui se noue dans cette scène cruciale, c’est une véritable radiographie de la culpabilité humaine qui se dessine.

Les deux épisodes qui s’ensuivent constituent sans conteste les meilleurs morceaux de toute la saga. Montrant ce que sont devenues « celles qui voulaient se souvenir », ils décrivent d’une part les tourments d’une jeune fille au foyer, victime des penchants douteux d’un mari détraqué, tourments qui se transformeront en véritable boucherie psychologique et physique, et d’autre part les malheurs d’une jeune professeur un peu rustre, jugée trop sévère à l’égard de ses élèves, et que sa témérité portera aux antipodes de la popularité. Ces deux épisodes pourraient être des sketches indépendants de toute logique scénaristique globale. Or la grande force du film est justement de laisser entrevoir des personnalités fragiles et contrariées par le passé, faisant planer en permanence l’ombre du pacte et du meurtre de la fille d’Asako.

Aboutis sur la forme, rondement menés sur le fond, ces deux premiers épisodes ont comme un goût de reviens-y. Ils sont aussi l’occasion de retrouver l’immense Kyoko Koizumi, la mère de famille de « Tokyo Sonata », dans un rôle à la mesure de son charisme. Un film qui plaira aux fans de la première heure, et à toute personne amatrice de belles choses malades.

Lire la critique de la 2e partie : "Celles qui voulaient oublier"

Sylvia GrandgirardEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire