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PUISQUE NOUS SOMMES NES

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La pauvreté au sens humain du terme

Dans le Nordeste du Brésil, région semi-aride où règne une grande précarité, résident Nego et Cocada. Le premier vit dans une favella avec sa mère et ses 9 frères et sœurs, le second est orphelin depuis l’assassinat de son père. Afin de gagner un ou deux reals pour survivre, ils errent tous les soirs dans une station service, où gravitent camionneurs et bus bondés de voyageurs...

Après “Romance de terre et d’eau” et “Le rêve de São Paulo”, Andrea Santana et Jean Pierre Duret achèvent avec “Puisque nous sommes nés” leur trilogie documentaire sur le Brésil. Pendant 6 mois, ils ont filmé autour de cette station service, le quotidien de deux adolescents pauvres parmi les pauvres. A la manière de l’émission télé “Striptease” les deux auteurs ont le génie de faire oublier leur caméra. Les dialogues sont spontanés, les regards authentiques.

La condition de ces garçons et des personnes qui les entourent est des plus déplorable. Quand le couple de cinéastes a rencontré Cocada pour la première fois, celui-ci leur a concédé “je n’ai rien, je n’ai que ma vie”. Pour lui chaque jour le défi reste le même : donner la main par ci, par là, afin de pouvoir récupérer quelques pièces pour manger. Avec son copain Nego, ils échangent quelques astuces pour oublier la faim. Pour Cocada c’est boire un café.

Ils n’ont que 13 et 14 ans et pourtant leur réflexion sur le monde est d’une maturité édifiante. A quel avenir peuvent-ils aspirer : qu’à 18 ans la station de service les embauche, prendre la route pour São Paulo... A aucun moment ils ne se lamentent sur leur sort, ils ont compris depuis bien longtemps qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Et quand certains jours ils craquent, les yeux pleins de larmes avec parfois l’envie d’en finir, les adultes leur rappellent d’une froideur cinglante que là où ils vivent il n’y aura jamais d’avenir. Comme si l’espoir illusoire d’une vie meilleure était plus néfaste que d’accepter la réalité telle qu’elle est.

Parmi ces adultes la mère de Nego, 32 ans et déjà 10 enfants de 9 pères différents. Certains étaient violents et alcooliques, d’autres ont disparu du jour au lendemain, certains sont morts. “Mieux vaut avoir un enfant qu’une maladie” soutient elle froidement. Déterminée à endurcir ses enfants, elle est des plus intraitable. Cocada lui, est orphelin. Son père s’est fait assassiné 3 ans auparavant presque sous ses yeux. C’est Mineiro un chauffeur routier qui le prend sous son aile et même si il l’encourage vivement à tout faire pour réaliser son rêve : devenir lui même camionneur, il n’est pas tendre et lui rappelle régulièrement qu’il ne pourra guère espérer mieux.

A côté de la station de service, dans un fossé au bord de la route, vit Zé et sa famille. Totalement démuni, il survit en fabriquant des milliers de briques en argile qui ne suffisent même pas à rembourser son seul bien : une vache chétive. Pourtant, il est le seul à soutenir Cocada sans lui rappeler la fatalité d’un avenir sombre.

Sans commentaires ni interview, Jean Pierre Duret et Andrea Santana, réalisent ici un documentaire remarquablement humain. La discrétion de leur caméra et leur investissement ont permis de rentrer dans l’intimité de ces deux garçons, bouleversant ainsi tous les clichés que peuvent véhiculer nombre de reportages rapportant la misère de façon plus globale. Comme si le pauvre, une fois catalogué comme tel, correspondait plus à une image qu’à un être humain. Chaque scène est construite autour d’un échange, d’un dialogue pour qu’il n’y ait aucun autre narrateur que les pauvres eux-mêmes. Ceci est d’autant plus poignant que le film est très bien monté. Certes “Puisque nous sommes nés” ne changera certainement pas grand chose au destin de Cocada et Nago. Mais prendre conscience, le temps d’un film, de leur condition, est primordial si l’on veut un tant soit peu faire évoluer les choses.

Gaelle BoucheEnvoyer un message au rédacteur

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