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MYSTERIOUS OBJECT AT NOON

Cadavre exquis

Une équipe de tournage traverse la campagne thaïlandaise pour interviewer différentes personnes face caméra. Toutes vont ainsi participer à la création d’un cadavre exquis, inventant l’un après l’autre les péripéties de ce fameux conte…

Ce premier long-métrage méconnu d’Apichatpong Weerasethakul n’était pas si confidentiel que ça : certes inédit dans les salles françaises, le film avait été intégré en double programme sur le DVD de "Blissfully yours", édité par MK2 il y a très longtemps. Le découvrir après avoir pris le pouls du travail mémoriel et sensoriel de Weerasethakul permettait de mieux saisir la malice de son dispositif, ainsi que le trouble entre réel et fiction que le cinéaste thaïlandais n’a jamais cessé de bâtir. Cela dit, en plus de son statut de work in progress des œuvres futures de son auteur, "Mysterious object at noon" est avant tout la première expérimentation improvisée d’un cinéaste qui, au terme de plusieurs années d’études de cinéma à Chicago, pose clairement le mystère comme base du processus artistique.

L’histoire a beau être inracontable, on peut malgré tout la résumer très simplement. En amont, un récit de tournage où une équipe de cinéma demande à des personnes de poursuivre l’histoire d’un élève handicapé et de son institutrice. En aval, une construction narrative sur le mode du « cadavre exquis », où la colonne vertébrale d’une histoire se construit par une succession de récits raccordés au gré des échanges, où les images documentaires se mêlent aux témoignages improvisés. Rien qu’avec ça, il est facile de craindre l’objet arty programmatique, qui utiliserait un filmage en noir et blanc granuleux pour se « raccorder » au réel. Il n’en est rien : Weerasethakul contourne ces craintes en faisant preuve d’une simplicité, d’une douceur et d’une légèreté réjouissantes. Son film est de ceux qui ne résolvent rien, qui n’appellent pas de point final à l’énigme qu’ils mettent en place et qui laissent filtrer des pistes à chaque scène.

La mise en abyme opérée par le cinéaste n’est souvent pas loin d’évoquer la pratique du jeu de rôles, où l’établissement d’une légende, sans cesse redéfinie par les interviews, donne au film la dimension d’un gros jouet dont le cinéaste s’amuse à tordre le mécanisme d’utilisation, d’un médium qui laisserait filtrer ses secrets à travers ses bascules et ses ruptures de ton – de là viendront les fameuses cassures narratives des films suivants de Weerasethakul. En explorant les mécanismes de la légende, le cinéaste signe un objet mutant qui n’appartient qu’à ceux qui y participent, les intervenants comme le spectateur, tous acteurs et témoins d’une même histoire à se réapproprier.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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