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KEEP SMILING

Un film de Rusudan Chkonia

Satire douce amère de la Géorgie d’aujourd’hui

Sélectionnées par la télé nationale, un groupe de femmes s’affrontent lors d’un reality-show pour décrocher le titre de « meilleure mère géorgienne de l’année». Outre la reconnaissance publique, la majorité d’entre elles aspirent surtout à sortir de la misère, en remportant les 25 000 dollars et l’appartement promis à la gagnante. Malheureusement, derrière cette noble cause, les producteurs peu scrupuleux n’hésitent pas à profiter de la détresse de certaines pour faire de l’audience…

Perchées sur des talons, une dizaine de femmes esquissent quelques pas de danse maladroits. Elles vacillent, se percutent mais ne flanchent pas. Se donner en spectacle devant une caméra n’est pas cher payé quand on a tant à gagner ! Il est vrai qu’exceptée Baya (la femme d’un notable du parti, sélectionné d’office alors qu’elle n’a même pas d’enfant), toutes ont un réel besoin de décrocher le gros lot. Elene, réfugiée de la guerre d’Abkhazie, vit avec sa famille depuis 17 ans dans une chambre d’hôpital. Irina vient juste d’être expulsée de son logement, suite aux dettes de jeux de son mari chômeur. Inga vit dans une petite pièce avec ses sept enfants depuis la mort de son mari. Un minuscule logement attenant à celui, guère plus grand, de Gvantsa, une écorchée vive qui a vu sa carrière de violoniste sombrer avec la naissance de ses trois enfants, tous nés d’un père différent avant ses 20 ans.

Amorcé comme une comédie bon enfant, "Keep Smiling" présente sommairement ses personnages sans pour autant forcé le trait. Les premières scènes, légèrement confuses, approchent chacune des participantes comme si elles nous étaient déjà familières. Puis, petit à petit, le récit s’éloigne du film choral réjouissant, pour se concentrer sur le quotidien de chacune. Leur passé, que l’on devine dramatique, a figé leur destin dans une misère qui semble à présent anachronique. Le concours qui leur fait miroiter des lendemains radieux, n’est que le triste reflet d’une société patriarcale où la femme n’est bonne qu’à être mère ou putain. Pour l’anecdote, le mari d’une des actrices déboula rouge de colère sur le tournage, parce qu’il ne supportait pas que sa femme travaille de nuit, vêtue d’un simple maillot de bain.

Plus que toutes les autres, Gvantsa incarne ce malaise. Résultante d’une société engluée dans la crise et la guerre, la jeune femme porte dans ses tripes l’instinct de survie. Sa silhouette famélique, semble prête à se briser tout en exaltant la grâce d’un corps sylphide. Fille facile et amoureuse, fataliste et déterminée, elle tentera par tous les moyens de s’en sortir. Ce personnage, d’abord secondaire, devient prédominant alors que paradoxalement, c’est celui dont on ne sait rien ou si peu. Contrairement aux autres, Gvantsa n’existe pas par son entourage mais par sa seule force de caractère. Cette évolution du récit, qui nous transporte d’une comédie collégiale à un tragique portrait de femme, peut dérouter au premier abord. Quelques peu brouillon , "Keep Smiling" peine à s’installer pour ensuite prendre de l’assurance et nous plonger dans un huis-clos poignant. Il prend alors une dimension plus sensible qui marque les esprits de par son sujet mais aussi et surtout, par la troublante interprétation de son actrice principale, Ia Sukhitashvili, époustouflante dans le rôle de Gvantsa.

Gaëlle BouchéEnvoyer un message au rédacteur

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