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LES GOUFFRES

Un film de Antoine Barraud

Entrez dans la grotte mentale...

Le professeur Georges Lebrun est appelé à l’autre bout du monde pour enquêter sur cinq gigantesques gouffres, apparus huit mois plus tôt sur de vastes plateaux sans réelle explication. Accompagné par son épouse France, il laisse celle-ci se reposer au sein d’une maison d’hôtes pendant qu’il part explorer les profondeurs des gouffres. Mais plus l’absence de son époux se fait ressentir, plus France devient inquiète, tendue, peu à peu absorbée par la proximité du vide…

Premier long-métrage d’Antoine Barraud (à qui l’on devait déjà une flopée de documentaires-portraits sur des cinéastes comme Koji Wakamatsu ou Shuji Terayama), "Les Gouffres" se rattache d’emblée au cinéma fantastique de par un certain nombre de figures archétypales du genre, entre l’absence de l’être aimé, l’incommunicabilité au sein du couple, l’angoisse intérieure, la présence du double, etc… Cela dit, Roman Polanski étant déjà passé par là pour tout transcender (il n’y a qu’à revoir "Répulsion" ou "Le Locataire"), l’approche de Barraud apporte-elle un supplément ? Pas vraiment, mais le délice de se perdre dans un cadre de plus en plus instable et incertain est bel et bien présent. Derrière l’apparente nébulosité de son intrigue qui pourra en rebuter plus d’un par sa lenteur et son absence de mode d’emploi, on a affaire à une œuvre bicéphale, qui déroule son énigmatique canevas sur deux espaces différents (dont l’un restera toujours en hors-champ).

Chargé d’explorer ces mystérieux gouffres (que l’on ne verra d’ailleurs jamais, hormis à travers des dessins) où semble exister un fort potentiel de poches de gaz hallucinatoire, le personnage joué par Mathieu Amalric disparait donc au bout de dix minutes, nous laissant ainsi au cœur d’une auberge délabrée en compagnie de son épouse, laquelle tente de répéter un rôle pour une adaptation en play-back de Turandot tout en trompant son ennui par le téléphone. Sauf que l’ennui laisse vite place à l’angoisse. Quelque chose ne tourne pas rond ici : les tremblements de terre sont un peu trop fréquents, un oiseau s’écrase violemment sur la fenêtre, le gardien est souvent absent, une femme de chambre assez inquiétante surgit sans crier gare comme une présence spectrale, et surtout, l’époux ne donne toujours pas de signe de vie. Morte d’inquiétude, l’héroïne s’enferme peu à peu dans une angoisse terrible, laquelle se voit ici parfaitement retranscrite par un sens magistral de l’épure et de l’opacité, jouant aussi bien sur le hors-champ que sur le non-dit. L’inquiétude suscitée par les films de Kiyoshi Kurosawa s’invite donc très souvent au sein d’une première partie axée sur l’immixtion de l’étrange au sein du quotidien et le poids inexpliqué d’un problème au sein du couple, même si Barraud commet une petite erreur en explicitant inutilement la symbolique du gouffre au détour d’un dialogue.

La seconde partie du film, dont on ne révèlera surtout pas le contenu, accroît davantage l’hypnotisme du récit en basculant de plein fouet dans le fantastique, quitte à adopter un floutage esthétique digne des expérimentations de Philippe Grandrieux. L’approche pourra paraître fumeuse ou agaçante pour certains, mais dans sa volonté d’installer une incertitude croissante par des moyens purement sensitifs (impressionnant travail sur la bande-son), Antoine Barraud donne à ressentir de façon très précise l’angoisse d’une femme qui explore sa propre grotte intérieure. Il fallait donc un sacré talent d’actrice pour que la pilule passe, et la trop rare Nathalie Boutefeu, capable de faire passer un spectre d’émotions très vaste à travers un simple regard, est ici tout simplement prodigieuse. Rien que pour son visage opaque et sa beauté diaphane, le film mérite le détour. Ou le voyage, plutôt…

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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