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ELECTRIC BOOGALOO

Un film de Mark Hartley

Trop énorme pour ne pas être vrai

Mélangeant interviews, extraits de films et images d’archives, ce documentaire retrace la véritable histoire de la société de production Cannon Films, créée par Menahem Golan et Yoram Globus. Dans les années 1980, ces deux producteurs ont sans aucun doute produit les plus grands nanars du cinéma, s’emparant de force de la machine hollywoodienne, et changeant à jamais l’histoire du cinéma bis…

Sortie Directe en DVD le 15 janvier 2015

À un moment donné d’"Electric Boogaloo", on apprend qu’une compétition entre deux studios pour sortir le premier film sur le breakdance aura poussé l’un des deux à mettre les bouchées doubles pour sortir en premier et ainsi exploser son concurrent au box-office (le pari sera gagné). C’est exactement ce qui est arrivé au documentaire de Mark Hartley : conçu au départ comme une rétrospective sans concessions de l’histoire de la firme Cannon, le film se sera vite fait prendre de vitesse par les pontes de ce studio hors normes (Menahem Golan et Yoram Globus), lesquels se seront empressés de produire leur propre documentaire. Ce dernier, intitulé "The Go-Go Boys" et sorti en salles en octobre 2014, ne sera pas passé inaperçu, et pour cause : il s’agit avant tout d’un pur hommage à la passion du tandem Golan/Globus pour le 7ème Art, entièrement centré sur leur désir de créer une fabrique inépuisable de films. Face à un tel docu, forcément à leur gloire et trop partial, il fallait une vraie antithèse, à la fois délirante et prête à investir les zones d’ombre de la Cannon. Voilà qui est fait.

Le documentaire de Mark Hartley se pose en parfait complément de "The Go-Go Boys" : moins porté sur le cirage de santiags, mais davantage mû par un souci de vérité vis-à-vis d’un studio réputé aussi bien pour le mauvais goût de ses films que pour les inquiétantes rumeurs concernant leur système de production. On connaît aujourd’hui l’histoire : en rachetant la Cannon (une petite firme spécialisée dans la série B) dans les années 80, deux frères israéliens fans de cinéma se lançaient dans le défi fou de concurrencer Hollywood sur son propre terrain, enchaînant les productions les plus improbables avec un sens divin de l’opportunisme. À chaque fois, des budgets lilliputiens, de la testostérone à gogo, de l’érotisme coquin, des explosions à n’en plus finir, des scripts rédigés à la va-vite, des affiches de films conçues avant même l’écriture du scénario, des acteurs qui ne savent pas jouer correctement, et plein de trucs improbables dans tous les recoins de l’image ou dans chaque ligne de dialogue. Et un jour, la catastrophe arriva : Golan et Globus rêvaient d’un grand studio hollywoodien capable de générer de gros blockbusters, mais le méga-flop du méga-nul "Superman IV", couplé à de nombreux problèmes financiers et judiciaires, signera la fin d’une firme mythique.

L’objectif de Mark Hartley est aussi simple que jouissif : privilégier l’énormité de l’anecdote par rapport à la simple retranscription linéaire de l’historique de la Cannon. Et à ce jeu-là, "Electric Boogaloo" est une véritable compétition cannoise de révélations édifiantes, bien trop énormes pour qu’on puisse les croire fausses. Outre le fait de voir une boîte de production lancer des projets à toute vitesse dans le seul but de compenser l’échec des précédents, c’est le tableau d’un autre monde implanté à Hollywood qui s’ouvre à nos yeux. Une sorte d’anomalie qui, au-delà d’un grand nombre de séries B d’action remplies de stars bankable (Norris, Bronson, Dudikoff, Van Damme…) et calibrées pour cartonner au box-office, se caractérise surtout par un goût artistique très spécial, parfois justifié ici sous couvert d’une culture israélienne. Il faut voir comment certains films musicaux, conçus sur la base du musical hollywoodien, n’avaient rien de « normal » : l’un d’eux, intitulé "Apple" et réalisé par Golan lui-même, fut un gigantesque bide dont les images provoquent aujourd’hui le fou rire, alors qu'un autre, le fameux "Break Street 84" (premier film officiel sur le breakdance) se contentait de filmer des danseurs de la rue sans aucune trame scénaristique (et ça a marché !).

Les deux gars avaient donc du flair, mais pas toujours, surtout quand il s’agissait de produire une suite en axant tout sur la surenchère (aïe aïe aïe). Sans parler de leur faculté à choper d’immenses cinéastes pour redorer l’image de la Cannon : de Jean-Luc Godard à Barbet Schroeder en passant par Franco Zeffirelli et John Cassavetes, la liste est trop longue. Mais à l’exception d’un Zeffirelli vantant son travail avec la Cannon comme étant le zénith de sa carrière, on hallucine d’apprendre que Golan a signé un contrat avec Godard sur une nappe de restaurant (le film en question, intitulé "King Lear", sera un désastre pour le studio), ou encore de découvrir que Schroeder, menacé de perdre le final cut sur le mal-aimé "Barfly", aura été jusqu’à menacer de se couper un doigt chaque jour si Golan ne lui laissait pas carte blanche sur le montage !

Et il y en a plein d’autres comme ça, d’une Sharon Stone traitée de « conne » sur le plateau d’"Allan Quatermain" jusqu’au vol de photos dans les valises de Bo Derek pour la promotion d’un navet érotique (le mythique "Bolero" !), en passant par le cachet exorbitant de Stallone sur "Over the top" (un film sur des combats de… bras de fer !!!). Sans oublier la Palme d’Or de l’anecdote qui tue : pour le tournage d’un navet avec un singe, Golan explique son rôle au singe (en anglais !), et se résout finalement à engager un nain pour remplacer l'animal, qui ne suit pas ses indications ! Fou rire assuré…

Au premier abord, on aurait pu penser que le montage très rapide et saccadé des interviews tendrait à limiter la réflexion des intervenants, mais un second visionnage permet de mieux capturer la fluidité maline de leurs enchaînements (ici, une phrase est souvent terminée par un autre). Une narration amusante, signe évident d’un gros travail de montage et de documentation, qui participe pleinement au plaisir insensé que suscite ce documentaire inouï. Construit un peu à la manière d’une anthologie du cinéma bis, "Electric Boogaloo" se veut véritablement nostalgique, sorte de bric-à-brac foutraque et décomplexé à l’image des productions dont il se plaît à retranscrire les moments les plus excessifs. C’est en cela qu’il incarne mieux qu’aucun autre film ce qui faisait réellement l’âme de la Cannon et ce qui donne aujourd’hui à cette firme un cachet culte proprement unique.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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