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LE DOMAINE PERDU

Un film de Raoul Ruiz

Le Temps Ecoulé

Les années 20, au Chili. Un aviateur français se pose sur le terrain d’un petit agriculteur. Intriguée, la famille de ce dernier accueille l’aventurier les bras ouverts, et notamment Max, le jeune fils avec lequel il se lance à la poursuite d’un mystérieux trésor. A nouveau, ils feront équipe lors de la Bataille d’Angleterre, en 1940, tous deux s’étant portés volontaires dans la Royal Air Force. Puis, un soir, Max, devenu quinquagénaire, recueille un homme qui se révèle être le fils du Français, recherché par le régime de Pinochet. Ces trois époques se télescopent alors dans le dédale des souvenirs de Max, avec comme ligne de mire et seul point commun, cet étrange personnage qui se nomme Antoine…

Si vous pensez avoir une idée de ce à quoi peut ressembler Le Domaine Perdu à la lecture du résumé ci-dessus, détrompez-vous, surtout si vous n’avez jamais vu de film de Raoul Ruiz. Car ce dernier cherche semble-t-il constamment à renverser nos attentes, et l’amorce de son dernier film en est sûrement le meilleur exemple. Accompagné d’une voix-off (celle de François Cluzet), le film s’ouvre sur un plan fixe d’un cargo échoué. Le narrateur nous conte alors une histoire de bateau fantôme. Mais arrivé à la conclusion de celle-ci, il nous lance « Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. »

Fondu au noir, la scène est close, et le spectateur déstabilisé. Pourquoi une telle introduction, la réponse sera loin d’être donnée, et cela assez symptomatique de la construction narrative de ce film. Ainsi, trois époques y sont développées, mais elles alternent selon un ordre et une logique obscure. Certes, on pense au début qu’il s’agit de simples flashbacks, mais rien ne permet de définir une période comme le présent de l’action. On a donc du mal à se situer, d’autant qu’on sent Ruiz prendre un malin plaisir à nous perdre dans les tréfonds d’un scénario déjà peu évident.

Toutefois, la cause d’une telle construction semble se poser pour entreprendre une meilleure appréhension du personnage d’Antoine. Une telle narration permet en effet de mettre en corrélation des éléments temporellement distants, un peu comme le fonctionnement de la mémoire humaine (et on reconnaît bien là le goût prononcé de Ruiz pour Proust.) Mais que cache cet homme ? Que cherche-t-il vraiment ? Et quel poids donner à toutes ces histoires de fantômes qui parsèment le récit ?

Autant de question qui ne trouveront là non plus pas de réponses affirmées. Quant à ce domaine perdu, on en parle en tout et pour tout qu’une seule fois. Mais sans doute n’est-ce pas un hasard car dans la logique de Ruiz, s’il est perdu, on n’est pas censé en parler. Dès lors, on peut entreprendre la description de ce domaine comme étant ce que l’on oublie à force de se souvenir des mêmes choses. Et si ces souvenirs se concentrent tant sur Antoine, c’est parce que Max les avaient précisément oubliés, perdus.

Mais tout ceci n’est que pure hypothèse, car rien ne vient jamais confirmer cette direction, ni aucunes autres d’ailleurs. Et finalement, ces bases n’étant jamais consolidées, on n’ose plus s’aventurer dans de quelconques perspectives philosophiques aériennes et tirées par les cheveux. L’expression d’un éventuel concept philosophique à travers ce film nous échappe alors, et d’autant plus qu’elle ne s’impose pas comme capitale pour nos vies contemporaines.

Et cela provient de ce qui est le plus gros défaut du film. En effet, sans doute sans le vouloir, ce dernier s’inscrit profondément dans un passé figé, sans rapport avec notre présent. Mais paradoxalement, c’est aussi son gros point fort, car Ruiz sait maîtriser ce genre d’ambiance qui semble être sa marque de fabrique. Toutefois, cette démarche a déjà fait recette avec Le Temps Retrouvé et finit par lasser. De plus, l’atmosphère est sans cesse alourdie par des dialogues trop présents qui tournent au bavardage et on se dit que Ruiz aurait pu expliquer les choses autrement. Que l’Homme analyse l’Homme n’est certes pas inapproprié mais la parole n’est pas le seul moyen d’expression humain. Heureusement que François Cluzet, en grande forme, sauve bien souvent l’affaire.

Au final, le film ne laisse pas un mauvais souvenir, même s’il faut bien avouer qu’il y a du déjà vu et que l’on a rien compris. Mais après tout, le temps s’est écoulé sans se faire sentir … et c’est déjà ça !

Olivier BlondeauEnvoyer un message au rédacteur

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