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LE COEUR A SES RAISONS

Un film de Rama Burshtein

Une étrange absence de recul

Une fille et sa mère parcourent les allées d'un supermarché, habillées sur leur 31. Elles appellent quelqu'un au téléphone qui leur indique qu' « il » se trouve au rayon laiterie... « Il », c'est celui que la famille espère voir épouser sa plus jeune fille, Shira, âgée de 18 ans. Elle aura donc rendez-vous le lundi avec cet homme, et la question du mariage devrait alors être réglée...

"Le Cœur a ses raisons" (à en pas confondre avec la série culte québécoise) nous introduit d'emblée dans la communauté hassidique orthodoxe de Tel Aviv. Si un ton cocasse est adopté pour cette première scène, le reste du film ressemble plus à une étude de mœurs clinique, plus intéressée, voire captivée par le détail, que par les implications personnelles pour chacun des protagonistes. Ayant pris le parti de ne pas jouer le jeu de la rébellion, mais celui du renoncement heureux, le film aura bien du mal à défendre une position féministe.

Et pourtant la place de la femme est ici abordée sous de multiples angles, montrant les interminables tractations pour recaser la jeune fille auprès de son beau frère, veuf depuis quelques mois, stigmatisant la cadette encore non mariée et donc source d'un potentiel déshonneur, montrant le malheur de la tante (sans bras) qui n'a jamais trouvé d'époux, mais porte tout de même la coiffe du déshonneur. Préférant se centrer sur l'ingénuité des jeunes femmes, leurs pulsions légitimes, et l'attraction-répulsion qu'elles peuvent éprouver.

Ouvrant ainsi quelques portes (la scène où la sœur croise son futur mari, magnifiée en terne de sensations, par un vague reflet dans le miroir, et un souffle amplifié), le scénario préfère laisser les drames personnels à la porte, abandonnant du même coup toute ambition en termes d'émotion. Évitant quasiment de montrer comment les règles peuvent être naturellement transgressées par une jeunesse en mal de liberté, "Le Cœur a ses raisons" préfère signifier l'enfermement d'une communauté qui vit hors du monde, par une image ouatée, doublée de la présence d'entêtants chœurs religieux. Il en ressort une impression de luxe hors du temps, une désagréable sensation d'absence de point de vue critique, auxquels s'ajoute un final au ton presque idyllique, laissant planer le doute sur le but de l'entreprise, faisant ici finalement de la femme, un objet légitimement soumis à l’homme.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

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