CHONGQING BLUES

Un film de Wang Xiaoshuai

Les bleus à l’âme

Lin est un capitaine de bateau qui, après six mois en mer, prend congés pour rejoindre l’immense ville de Chongqing, dans l’est de la Chine. Cela fait 14 ans qu’il n’y était pas revenu. Mais la mort subite de son fils le contraint à retourner sur les traces de son ex-femme. Car Lin est mal à l’aise. Il ne comprend pas pourquoi son fils est devenu preneur d’otage dans un magasin de la ville… Et il est bien décidé à percer ce mystère…

C’est sur quelques notes de blues que ce film commence, un film qui nous plonge au cœur d’une quête d'une vérité qui se fait pressante. Un film d’une profonde tristesse et dans lequel le poids des remords pèse sur les épaules de Lin. Ce dernier débarque, après plusieurs mois en mer, alors qu’on vient de lui annoncer la mort de son premier fils, Lin Bo, issu d’un premier mariage. Et, malgré les 14 années qui se sont écoulées depuis qu’il a quitté femme et enfant pour vivre une nouvelle histoire d’amour, Lin veut comprendre. Comprendre pourquoi et comment Lin Bo en est arrivé à prendre une femme en otage dans un grand magasin, conduisant les forces de l’ordre à l’abattre de sang froid…

Lin retourne donc vers son passé, ses anciens quartiers, à Chongqing, une mégalopole chinoise. Il part d’abord sur les traces de son ex-épouse, mais cette dernière ne lui accordera aucune entrevue. La douleur, la colère et la rancune sont encore là. Il va donc chercher ailleurs les informations qui le mèneront vers la vérité : le meilleur ami de son fils, l’otage, le gardien du centre commercial, le policier qui a tiré sur son fils.

Lin écoute beaucoup ce que ces témoins ont à lui dire et, tous à leur manière, lui dévoileront une facette méconnue du fils disparu. Mais au-delà de la quête de l’intérieur, Lin est aussi à la recherche de concret et surtout du visage de son fils. Partant d’une capture d’écran de la vidéo surveillance du grand magasin, Lin demande à ce qu’on lui imprime le portrait de son fils. Trop petit et trop flou. Il demande à nouveau un plus grand agrandissement, mais les pixels grossissent avec et Lin a beau prendre du recul, son fils reste toujours aussi flou à ses yeux.

Faire son deuil est la finalité de Lin et cela correspond au thème central du film. On est touché, les larmes aux yeux, à plusieurs moments du film, notamment quand Lin découvre peu à peu qu’il n’était pas un père si étranger que cela à son fils, et quand son meilleur ami finit par dévoiler ses émotions lorsqu’il évoque sa responsabilité dans la mort de Lin Bo et ses sentiments pour son propre père, qu’il dit au demeurant détester. Mais à cet âge-là quel enfant n’a pas détesté une fois son père ? Et le détester, n’est-ce pas l’aimer un peu ? Le conflit inter générationnel est ainsi une préoccupation majeure dans le film de Wang Xiaoshuai.

D’ailleurs, l’enquête de Lin pour comprendre les intentions de Lin Bo devient très vite une étude plus large de la jeunesse chinoise actuelle. Et le réalisateur n’est pas tendre avec elle, opposant, d’un côté, ce père respectueux d’autrui, extrêmement touchant dans sa retenue et sa politesse, face, de l’autre côté, aux jeunes se moquant des aînés ou qui soutiennent du regard ces derniers jusqu’à prendre le dessus.

Une œuvre intérieure et intime donc, mais qui sait aussi regarder la société chinoise d’aujourd’hui en face. L’interprétation de Wang Xueqi (le père) est tout simplement formidable, comme celle de Qin Hao (l’ami - dernièrement au générique de « Nuits d’ivresse printanière »). Le réalisateur donne autant d’importance à leurs rôles qu’aux décors dans lesquels ils évoluent. La ville de Chongqing, théâtre des trois quarts du film, reflète d’ailleurs l’état d’âme du père : le blues du titre anglais est matérialisé par ce brouillard épais persistant que la ville connaît. Brouillard qui ne se lèvera qu’à la fin, comme une image d’apaisement enfin trouvé.

Mathieu PayanEnvoyer un message au rédacteur

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