Festival de Venise 2019 banniere

CAOTICA ANA

Un film de Julio Medem

De multiples vies

Ana vit avec son père, d'origine allemande, dans une maison troglodyte en bord de mer. Un jour, elle reçoit la visite de Justine, une mécène d'origine anglaise, qui lui propose de rejoindre une résidence d'artistes à Madrid. A contre cœur, le père accepte de la laisser partir...

L'auteur de « Caotica Ana », Julio Medem est surtout connu en France pour « L'écureuil rouge » et « Lucia y el sexo », deux films étranges, aussi poétiques que décalés. A l'image d'une bonne partie de son œuvre, son dernier film apparaît souvent déséquilibré, hésitant entre comédie de mœurs et mysticisme le plus complet. Numéroté par chapitres, tel un compte à rebours à partir de 10, celui-ci nous conte l'histoire d'une jeune femme, Ana, quittant son père et découvrant la vie, du coté de Madrid, dans un centre d'apprentissage pour artistes. Il nous conte une histoire, entre racines et nature, bruit et ville, dont la teneur reste difficile à saisir malgré le charme incontestable dégagé par certaines scènes, tout comme par l'actrice principale.

Bercé par une musique aérienne, légèrement mystérieuse, composée par moments de chœurs féminins, le métrage recèles de puissantes évocations de la nature et de la famille, dont Ana se sépare au début du film, pour partir vers la ville. Il y a le bord de mer, la lumière, le calme, son corps qui flotte sur l'eau. Il y a la douceur du père, un peu baba, avec qui elle vivait dans une maison troglodyte, et qu'elle aime à qualifier de « bestia de padre » ou de « monstruo », pour mieux souligner leur complicité. Même une fois en ville, Ana reste enjouée, sourie et rit en permanence. Son premier contact, scène suspendue dans le temps, la montre en pleine promenade sur un trottoir, comme flottant au milieu des gens, habillée de manière bien plus colorée que ceux qui l'entourent. Elle n'a peur de rien, elle s'amuse à frôler les gens de ses mains, comme dans une danse. Elle est jeune. Et Julio Medem la suit, caméra à l'épaule.

Bercé par le rythme de la vie à la fondation et par ses relations avec sa meilleure amie et celui qui devient son ami (Nicolas Cazalé, toujours impeccable), les premiers chapitres évoquent son avancée dans la vie. Puis commencent rêves et visions, hypnoses et évocations de vies passées, pour finir dans le symbolique le plus totale, la jeune fille se trouvant une « mission ». Plus le film avance et moins l'on comprend. Mais Julio Medem expérimente. Il ose la caméra subjective, les visions romantiques d'un Sahara ou de paysages enneigés où elle serait morte autrefois, les cauchemars où lui voit la fin, les parties en dessin animé. Il donne à voir les pulsions, magnifie le ressenti, les couleurs des visions, grossit l'épaisseur du trait...

Les réflexions s'enchaînent, dans un fatras qui voudrait prendre un sens un peu avant le dénouement. Est-ce que c'est lui qui a raison, est-ce que « vivre est une perte de temps », puisqu'il n'y aurait rien après ? Son corps à elle, ses visions, semblent dire le contraire, que l'histoire se répète, que « l'amour est un trésor très ancien ». Il y a sûrement, comme dans ce dessin animé, plusieurs chemins possibles, des portes qui ouvrent sur des chemins différents, et vers aussi différentes façons de mourir.... Malheureusement le film prend, dans sa dernière partie, une tournure plus prophétique que contemplative, laissant quelque peu le spectateur sur la touche. Alors que le personnage se retrouve dans un New York impersonnel, elle rejoue la danse du contact... sans trop y croire... Comme si la grisaille l'avait atteinte elle aussi.

Au final, on retiendra de ce portrait improbable, quelques jolies scènes, toutes issues de la souffrance, un parallèle entre un homard qu'une main retire du vivarium et un enfant qu'un soldat enlève, de jolies retrouvailles avec le père, malade, sous forme de danse au bal du village... le sourire d'une jeune femme innocente, prête à tous les contacts, toutes les découvertes.

Olivier BachelardEnvoyer un message au rédacteur

Laisser un commentaire