Parce qu'on en a jamais assez !

BLITZ

Un film de Elliott Lester

Brant, construit pour durer !

Si l’inspecteur Harry avait officié de nos jours à Londres, il ressemblerait peut-être à Brant : un flic qui inculque la justice aux délinquants à coups de batte de baseball, au mépris de toutes les règles élémentaires du droit. Mais dans la capitale britannique décrite ici, sombre et froide, étouffante et sordide, le droit n’a plus cours depuis longtemps. Lorsqu’un tueur commence à s’en prendre exclusivement aux policiers, Brant bande les muscles pour régler l’affaire selon ses propres méthodes…

J’entends déjà les voix qui ne manqueront pas de s’élever contre ce vigilante policier qui met en avant un héros bourrin et antipathique dont la seule motivation, au sein des forces de l’ordre, semble être de faire respecter la justice en brisant des crânes et en tordant des membres. Sorti il y a quelques mois, le britannique « Harry Brown » avait suscité pareilles réactions indignées d’une presse qui ne savait comment voguer entre les qualités esthétiques et humaines du film et sa perspective férocement réactionnaire. Moi-même, je l’avoue, je suis parfois mal à l’aise face à la conservatrice morale qui veut que le progrès de la justice découle d’expéditions punitives qui, certes, flattent le cerveau reptilien, mais découragent en même temps toute velléité de bâtir une société sur des valeurs morales. Et encore, « Harry Brown » décalait-il son point de vue en filmant l’ultime assaut d’un septuagénaire fatigué, concentrant en un point unique et ponctuel toute la violence sociale d’un quartier sensible ; tandis que le Brant de « Blitz » est un flic dont les méthodes expéditives ne sont remises en cause par sa hiérarchie que dans la mesure où elles génèrent une mauvaise presse, et non parce qu’elles heurteraient une certaine éthique. Et en tant que flic, il incarne une certaine fonction ainsi qu’un certain corps d’élite, censés refléter des vertus autoritaires qu’il viole sans demi-mesure.

Dans sa quête du tueur anxiogène joué par Aidan Gillen, Brant fait exploser tous les codes de la déontologie au profit d’un absolutisme de la violence, dépeint de telle manière qu’il est censé répondre à l’absurdité des actes de l’assassin. La loi du Talion reprend ses droits, et la Londres actuelle est peinte à la façon de l’antique Babylone, où l’on paye un œil pour un œil arraché, et une dent pour une autre dent cassée. Le Babouc de Voltaire eût eu toutes les peines du monde à convaincre Ituriel de laisser prospérer la capitale londonienne, s’il eût dû la juger plutôt que Persépolis, tant la frénésie et le cynisme (voir le personnage du journaliste, prêt à tout, y compris à laisser des policiers se faire dézinguer, pour obtenir un bon scoop) tutoient ce qui, vu sous l’angle de la plus profonde noirceur, pourrait passer pour de bonnes actions (la fliquette amie de Brant qui tente d’aider et de protéger son jeune loubard de voisin). Si l’homme selon Elliott Lester est un diamant brut, il est certes plus brut que diamant.

L’intérêt du film réside précisément dans son absence de mesure. « Blitz » ne raconte pas comment un policier intègre va progressivement bafouer la morale pour tomber dans la justice sauvage : dès que la sécurisante lumière de la salle s’évanouit au profit des ténèbres de la projection, nous sommes au-delà de cette frontière – qui serait en elle-même le sujet d’autres films plus prudents. Brant est déjà amoral et il est en guerre contre la délinquance. Preuve en est la première séquence, qui le voit massacrer consciencieusement, à la batte de baseball, trois jeunes « voyous » (dixit Claude Guéant) qui, sans doute, ne pourront jamais plus commencer les cours de claquettes pour peu qu’ils en aient eu l’envie. Le sermon de son supérieur n’a pour objet que la mauvaise publicité faite à la police par sa photo publiée en Une d’un tabloïd.

Pas de glissement, donc, de la loi mesurée à l’ordre brutal, mais un franchissement déjà consommé et consumé, dissimulé uniquement par de minces apparences. Ces apparences sont matérialisées par le personnage de Nash, étonnamment incarné par Paddy Considine (vu aussi bien chez Ron Howard que chez Edgar Wright), sorte de caution légale de la première partie du film : officier reconnu, propre sur lui, vivant dans un grand appartement décoré de la plus moderne des façons, compensant les railleries sur son homosexualité par une efficacité à toute épreuve dans le métier (angle sexuel qui lui confère par ailleurs une douceur et une élégance étudiées). Lors d’une scène clé, sise à la moitié du film, Nash avoue néanmoins, à un Brant respectueux, un dérapage meurtrier, opéré sur la personne d’un pédophile. C’est là le tournant du récit, car même sous la patine du bon flic, moral et mesuré, se cache un justicier féroce qui n’a rien à envier à son terrible interlocuteur. Et en outre, comme c’est un pédophile qui mordit la poussière, et non un voleur de poules, le spectateur est tenté de croire définitivement en son bon droit.

De son côté, le tueur de flics, Weiss, synthétise à la fois les maux d’une société en roue libre, dont la sourde violence a déserté les domaines du manichéisme et de la raison (l’exercice du meurtre est devenu un plaisir en soi), et les dérives amorales d’un cinéma qui préfère, à la droiture et à l’intégrité, le règlement de comptes et la justice individuelle. Dans un sens, notre société a les sociopathes qu’elle mérite, et Weiss, détraqué à souhait et tout entier motivé par le droit du sang, en est l’expression la plus crue et la plus absurde. Corollairement, notre société, si je puis dire, a également le cinéma qu’elle mérite : ultraviolent dans sa charge, dynamique et puissant dans sa forme, et parfaitement ambigu dans son message.

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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