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BIG FISH AND BEGONIA

Un film de Xuan Liang et Chun Zhang

Le ciel, la terre et la mer

Chun est un être céleste qui doit s'occuper des bégonias. À l’âge de 16 ans, elle est envoyée dans le monde des humains sous la forme d'un dauphin rouge afin d'accomplir son rituel de passage à l'âge adulte. Kun, un humain, lui sauve la vie pendant une tempête, mais perd alors la sienne. Avec l'aide de son ami Qiu, elle essaie de ranimer l'esprit de Kun afin de le remercier de l'avoir sauvée…

Avouons-le, on ne peut pas dire que l’on s’enthousiasmait des masses à l’idée de découvrir "Big Fish & Begonia" au sein de la compétition longs-métrages du festival d’Annecy 2017. Il y avait bien sûr la polémique sur la déprogrammation tardive du film "Have a nice day" qui restait encore dans les mémoires (et pour une édition qui souhaitait mettre le cinéma d’animation chinois à l’honneur, ça gâchait un peu la fête), mais surtout des visuels et quelques avis qui laissaient croire que la Chine avait souhaité suivre d’un peu trop près l’exemple du studio Ghibli – le synopsis sentait déjà fort le Miyazaki-like. Il n’aura pourtant pas fallu plus d’une demi-minute de projection pour que la beauté dévastatrice des images et la fluidité hypnotique de la bande-son nous obligent à la fermer aussi sec. Sur l’idée d’une fable purement émotionnelle misant tout sur la confrontation – plus ou moins – harmonique entre le ciel, la terre et la mer (l’un des crédos favoris de l’école Ghibli), le film de Xuan Liang et Chun Zhang dévoile d’entrée une puissance sensorielle quasi hors du commun, matérialisée par un torrent de visions magnifiques, dont cette nage de poissons sur trois strates spatio-temporelles différentes qui ouvre le récit.

En une série de plans remarquablement agencés et composés, cette beauté se révèle si irréelle en tant que telle qu’elle nous met déjà les larmes aux yeux. Ce n’est pourtant que le début, puisque le scénario lui-même, en prenant à son tour le relais de cette extase, aura bien assez de substance pour stimuler les tripes et les glandes lacrymales. Sur la base d’un vieux mythe taoïste relié en l’état à une large série de composantes du folklore chinois, les deux réalisateurs dessinent un vaste univers mythologique dont les enjeux centraux chatouillent une fibre humaniste pour le moins transversale : l’amour universel, le dépassement de soi, l’immixtion du mythe dans le quotidien, la connexion intrinsèque entre l’homme et la nature, la foi de tout un chacun en son destin aventurier, etc. Rien qu’avec tout cela, on en revient forcément au lyrisme et à la richesse thématique des films d’Hayao Miyazaki, dont "Big Fish & Begonia" ne partage pourtant que l’ossature.

En effet, si l’humanisme et l’universalité du senseï du studio Ghibli découlent d’une lecture du rapport humain/nature au travers de chaque composante de l’univers visité, ce long-métrage chinois fait mine d’en reprendre les principes – surtout sur le plan narratif – pour inviter au contraire à la pure contemplation, voire clairement à l’imprégnation. On aura beau admettre que le scénario se perd parfois dans un amas de personnages cryptiques et de conventions nébuleuses de l’univers exploré (mais n’était-ce pas déjà le cas dans "Le voyage de Chihiro" ?), la force redoutable de cette intrigue plus riche qu’elle n’en a l’air est bien de guider l’audience dans un monde quasi autonome et cryptique, dont l’agencement se dévoile par à-coups purement visuels tout en laissant la matière explicative se dévoiler par ce qui est chuchoté ou laissé implicite. Plus clairement, c’est le cadre, en l’état amplement subtil et majestueux, qui chuchote le sens par son aptitude à dynamiser les cinq sens.

A bien des égards, "Big Fish & Begonia" a autant à voir avec la pure narration cinématographique qu’avec l’approche de l’art pictural, censé matérialiser des images et des sensations par l’imprégnation d’espaces – vides ou pleins – qui se répercutent sur toutes les échelles de plan. Un art pictural qui, on le sait, présente aussi un large éventail de connexions intrinsèques avec l’approche sensitive de l’art floral – le choix d’un bégonia comme vecteur de beauté et d’impact colorimétrique n’a ici rien d'hasardeux. Et dans un univers où les matières (l’eau, le vent, la terre, les nuages) s’entremêlent dans un tohu-bohu graphique de premier choix, une ligne médiane se trace alors entre le concret et le spirituel, le tellurique et le céleste, le plein et le vide, la vie et la mort. On pourrait citer quelques exemples très parlants : une barque qui accoste sur le flanc d’une montagne pour traverser une mer infinie de nuages, ou encore cette plongée sous-marine qui fait se confondre la mer et le ciel – deux espaces où l’on nage au sens littéral.

Métaphysique en diable, élégiaque jusqu’au sublime, "Big Fish and Begonia" est de ces œuvres si précieuses qui ne souhaitent rien cacher de la beauté du monde – qui réussit ce genre de pari aujourd’hui à part Terrence Malick ? Ce monde est une toile vivante et mystérieuse qu’il s’agit de décrire sous tous ses angles – y compris les plus contradictoires – et de magnifier en permanence, en utilisant toujours le récit comme une rampe de lancement et l’harmonie image/son comme le véritable moyen de locomotion (et non l’inverse). Avec, en bout de course, un appel commun à la résilience comme à la communion totale entre les différents espaces de dualité. Plus qu’un film, c’est un rêve que l’on vit ici. Un rêve qui aura nécessité à ses géniteurs pas moins d’une douzaine d’années pour passer de l’idée à la pratique, si l’on en juge par les péripéties créatives et les galères de financement qui auront jalonné sa mise en chantier. C’est dire si ce long travail de maturation n’aura pas été vain : la pêche au gros poisson couleur bégonia se sera achevée par un chef-d’œuvre de pureté.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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