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BANGKOK DANGEROUS

Un film de Danny Pang et Oxide Pang

Nicolas Cage, Steven Seagal : même combat ?

Joe est un tueur professionnel, solitaire et sans scrupules, qui organise son mode de vie en fonction de règles très strictes. Un chef mafieux thaïlandais l’envoie à Bangkok pour exécuter quatre contrats. Mais la beauté hypnotique de la ville, son attachement envers un jeune pickpocket qu’il prend sous son aile et son amour naissant pour une vendeuse sourde et muette vont le pousser à remettre en question son mode de vie…

Au bout de deux minutes de film, la voix off nous met déjà en alerte : « Je vais où on me dit. Je fais ce qu’on me dit. Je n’ai pas à me plaindre, le boulot est régulier. » Le simple fait d’entendre le héros présenter ainsi son activité de tueur solitaire nous pousse presque à y voir une analogie avec l’orientation assez étrange de la carrière de Nicolas Cage depuis plusieurs années. Que cet acteur, autrefois si grandiose chez tant de grands cinéastes (Lynch, Scorsese, Coppola, Schroeder, Woo…) et oscarisé en 1996 pour "Leaving Las Vegas", se soit embarqué sur la pente du nanar hollywoodien torché à la va-vite reste une vraie curiosité doublé d’un irrésistible plaisir coupable. Et hormis deux prestations géniales chez Spike Jonze et Werner Herzog, il y avait de quoi s’alarmer. Même s’il ne constitue pas le plus gros bouton d’acné de sa filmographie, le film qui nous intéresse ici n’en reste pas moins un sacré nanar, rendu jubilatoire autant par l’absence d’implication de son acteur vedette que par un emballage de direct-to-video bordélique à deux baths.

Il convient d’abord d’indiquer qu’il s’agit du remake du "Bangkok Dangerous" des frères Oxide et Danny Pang, énième histoire de tueur en série amoureux dont la seule trouvaille de scénario (le héros était sourd-muet) se noyait dans un océan de pompages inavoués (surtout Wong Kar-waï et ses décadrages au ralenti). Faut dire que les deux frangins n’ont jamais été les derniers pour pomper leurs idoles comme des sagouins tout en donnant l’impression de faire preuve d’audace : à titre d’exemple, "The Eye" (qui fut aussi l’objet d’un remake US) reprenait le concept de "Ring", et le très étrange "Re-Cycle" décalquait une bonne partie de l’imagerie de "Silent Hill". Seul leur savoir-faire technique leur avait permis de se faire une petite réputation, en tout cas assez pour qu’Hollywood leur fasse les yeux doux en leur proposant de s’auto-remaker à peu de choses près. Et comme Nicolas Cage est ici du genre à conserver deux expressions faciales jusqu’au bout, on reporte le handicap du héros du film d’origine sur le rôle féminin et on rajoute une voix off pour que Cage ait assez de temps pour sortir quelques répliques écrites entre la poire et le fromage.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’acteur (également producteur) semble se ficher éperdument du film. Le voilà donc, fringué en chemise hawaïenne et coiffé de la même moumoute que dans "Next", en train de traîner son regard de Droopy dans un Bangkok néon que les réalisateurs filment comme des touristes, avec tout ce que cela comporte de clichés culturels et branchouilles. D’où cette intrigue sans intérêt où, entre deux scènes d’action à couper le souffle d’un asthmatique, Cage tire sur des pastèques, découvre la nourriture épicée, noue une relation à la "Karaté Kid" avec un pickpocket du coin, drague une jolie pharmacienne sourde-muette (jouée par Charlie Yeung, déjà vue en petite amie de Jackie Chan dans "New Police Story") et apprend pas mal de choses sur les éléphants (si sa trompe pointe vers le bas sur une photo, c’est signe de malchance). Niais dans une scène avec sa petite amoureuse, brutal dans la suivante, avant de redevenir tout câlin d’un seul coup, son personnage frise même le n’importe quoi en matière d’évolution psychologique. Et d’un côté, c’est ça qui fait tout l’intérêt du film.

Parce que, face à une telle fainéantise que l’on n’arrive même pas à qualifier d’auto-parodie, il ne nous faudra pas plus d’un quart d’heure pour considérer Nicolas Cage comme un sacré candidat pour la relève de Steven Seagal. Faut dire que tous les ingrédients des pires nanars récents du Saumon Agile sont là : un tournage dans un pays pas très riche (parce que ça réduit les crédits de tournage), un scénario archétypal rédigé sur une nappe de restaurant en dix minutes, des dialogues qui ne servent qu’à meubler du néant, des clichés en veux-tu en voilà, une réalisation qui frise le bâclé et, au beau milieu de tout ça, un acteur-star je-m’en-foutiste, prompt à multiplier les regards de braise et les dialogues sacerdotaux en ayant l’air concerné. Le champ libre est d’ailleurs laissé à Cage pour ordonner l’intrigue et les péripéties, son personnage ne cessant de répéter qu’il vit selon des règles très strictes alors qu’il ne cesse jamais de les trahir. Et du coup, devant une multitude de dialogues aussi ineptes, balancés par le héros avec un air complètement à la ramasse, on se surprendra à pouffer de rire à plus d’une reprise devant ce nanar, tout en ayant parfois l’impression d’assister au mieux à un dépliant touristique très sympatoche pour la Thaïlande, au pire à un épisode d’"Emmanuelle" dont on aurait enlevé toutes les scènes de sexe.

Le plus effarant, c’est que les frères Pang réussissent à rendre ce remake largement moins ennuyeux que le film original, et ce en raison de quelques astuces de filmage à la lisière de l’expérimentation WTF (on notera un intéressant travail de colorimétrie et de granularité sur l’image), juxtaposées ici et là au détour de quelques séquences découpées comme un banal téléfilm des dimanches après-midi de M6. Par ailleurs, les frangins ont même mis la pédale douce sur les pompages artistiques au profit de partis pris plus frontaux et esthétisants. Et en étant aussi proche d’une série Z torchée sans vraie conscience professionnelle, "Bangkok Dangerous" finit bizarrement par bien nous dilater le diaphragme. Le genre d’euphorie un peu honteuse qui nous fait aussi un peu sourire.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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