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Cannes 2019

Cannes 2019 : Bilan - Boulots précaires et esclavagisme moderne

Deux films principalement évoquaient cette année de manière frontale la question de la précarité, avec des personnages contraints d’accepter de petits boulots pour survivre et se retrouvant pris au piège d’un système d’exploration mafieuse.

Port authority film image

Port authority film image

Il en va ainsi du personnage principal de "Port authority", débarqué à la gare routière de New York, et se retrouvant livré à lui-même. Ironiquement impliqué dans des évictions véreuses d’appartements, alors que lui même a failli être SDF, le personnage est amené à redécouvrir la notion de famille et de respect de soi même avec la rencontre d’un groupe de danseurs black queer. "Oleg", lui, héros du film de Juris Kursietis, doit faire face à la malhonnêteté de ceux qui veulent à tout prix conserver le peu qu’ils ont, ou jouer au mieux avec le système pour en retirer un peu plus d’argent. Boucher honnête et sérieux, il se verra dénoncé pour une erreur qu’un autre a commise, avant de se retrouver piégé dans un boulot dangereux et non assuré, par des hommes voulant soit disant l’aider. Tendu, ce portrait est à la fois désabusé quant à l’immigration vers l’ouest, et par moments poétique.

C’est cependant dans la palme d’or, "Parasite", de Bong Joon Ho, que s’expriment le plus profondément les différences de richesse, autour d’une famille qui en est réduite à vivre comme des cafards, dans un appartement semi enterré, soumis aux inondations, au niveau des déchets des autres (certains pissent sur leur entrée, les produits de dératisation entrent par la lucarne...). Réduits pour survivre à, par exemple, plier des cartons à pizza, dont certains leurs sont refusés pour défaut, ils vont successivement s’inventer des métiers pour vivre au crochet d’une famille aisée. Mépris de classe, exploration de la peur, le scénario inventif s’allie à une mise en scène exploitant à merveille les recoins d’une maison moderne pour mieux mettre en exergue la notion de survie.

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Sorry we missed you (c) Joss Barratt

Face à une société en pleine mutation, où les services deviennent plus importants que les biens eux mêmes, des cinéastes comme Ken Loach, continuent de dénoncer les excès des sociétés et l’exploitation des êtres humains. Avec "Sorry We missed you", signé de son fidèle scénariste Paul Laverty, il se focalise sur l’épuisement par le travail entraîné par un un modèle économique où les entreprises (ici de livraison) rejettent toute la responsabilité sur l’employé (assurance, retards, dégâts matériel...). Une question de rythme infernal, de mépris de l’individu, qui décrit une société sous pression, en plein éclatement. Dans le film d’animation "J’ai perdu mon corps", primé à la Semaine de la critique, le personnage principal, Naoufel, est lui aussi victime de la même évolution, puisqu’il est un livreur de pizza arrivé en retard et qui pourrait voir son pourboire (ou même son boulot) s’envoler. Préférant jouer les joies du hasard, l’auteur préfère, en le coinçant à cause d’une porte d’immeuble capricieuse, lui permettre de rencontrer une femme, dont la seule voix à l’interphone le fera tomber amoureux.

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Atlantique (c) Les films du bal

De réel esclavage moderne il est par contre question, avec les prostituées du "Lac des oies sauvages", avec les zombies haïtiens travaillant dans les champs de cannes à sucre de "Zombi child", ou avec les ouvriers de chantier de "Atlantique" (lauréat du Grand Prix), chacun cherchant un moyen d’échapper à sa condition. Dans le cas du dernier c’est avant tout une histoire de migrants, flirtant aussi avec le fantastique, mais cette fois vue du côté de ceux qui tentent de partir, qui nous est contée.

Enfin terminons par un cas un peu à part, avec le très étrange "Vivarium". Présenté à la Semaine de la critique, le film suit un jeune couple en quête d’une maison, se retrouvant prisonnier d’un lotissement immense et labyrinthique, et forcé d’élever un enfant qui n’est pas le leur. Une parabole sur la société de consommation qui séduit avant tout par son esthétique, mais révèle une ambiance anxiogène qui questionne sur le rapport au modèle actuel, entre maison, travail et enfant, et sur ce qu’on lègue à la génération suivante.

Olivier Bachelard Envoyer un message au rédacteur