Shigeki vit dans une petite maison de retraite sous le regard bienveillant d'une aide-soignante, Machiko. Sans le savoir, tous deux partagent un lourd secret: la perte d'un être cher. A la suite d'un accident de voiture, Shigeki et Machiko se retrouvent seuls et désemparés. Lorsque le vieil homme s'enfonce dans la forêt voisine, Machiko n'a d'autre choix que de le suivre. C'est là, au coeur de cette nature protectrice, qu'ils vont à nouveau se sentir vivants…
Un torrent d’émotion
Grand Prix du Jury au 60ème Festival de Cannes, « la Forêt de Mogari » fut peut-être le plus beau film, le plus sensible et le plus vibrant de ce Festival. Naomi Kawase, depuis toujours marquée par le thème du deuil, l’évoque à nouveau dans ce film à travers la trajectoire de deux personnages, un vieux sénile qui ne s’est pas remis de la mort de sa femme trente-trois ans auparavant et sa jeune aide-soignante qui a perdu par distraction son fils en lui lâchant la main. En dépit du fossé des générations et des réactions brusques et irrationnelles de Shigeki, ils vont finir par se comprendre, aidés en cela par l’atmosphère douce et enivrante de la forêt.
Le film pose avec simplicité les questions essentielles : qu’est-ce que vivre ? Comment s’adapter à l’autre ? Faut-il avoir peur de la mort ? Vivre peut s’entendre mécaniquement, manger, dormir, respirer mais se sentir vivre relève d’un phénomène qualitatif complètement différent et souvent oublié: le meilleur moyen pour cela est d’entrer en contact avec l’Autre, de le toucher, de lui parler, de se confronter à ses idées et à son comportement. La mort, passage vers un ailleurs, ne devrait pas effrayer mais s’imposer au contraire comme l’unique horizon.
Les scènes bouleversantes s’enchaînent les unes aux autres, à partir du cours de philosophie zen et finissent par former un énorme torrent dévastateur d’émotion: Shigeki reçoit la visite du fantôme de sa femme qui lui montre comment jouer au piano leur air favori, une lente ritournelle déchirante de quelques notes qui va accompagner certaines grandes scènes du film; Shigeki et Machiko se cachent et se poursuivent dans un champ, comme des enfants; le torrent déferlant soudainement, menace de noyer Shigeki et Machiko; complètement trempés, ils se réchauffent auprès d’un feu, dans une chaste étreinte qui pourtant paraît bien plus torride que la plupart des accouplements, car leurs âmes se sont enfin rapprochées et se réchauffent mutuellement; le sac de Shigeki révèle enfin son lourd secret; dans un mouvement d’élévation physique autant que spirituelle, Machiko lève les yeux au ciel…
Naomi Kawase reste fidèle à sa réputation de documentariste qui avait déjà traité avec beaucoup de sensibilité le thème du deuil dans « la Danse des souvenirs » ou « Dans le Silence du monde ». Plus direct et moins apprêté que dans « Shara », le filmage est ici semblable à un reportage, caméra à l’épaule et brusques panoramiques, ce qui rend d’autant plus naturelles les scènes de rêve : la femme de Shigeki lui apparaît avec la simplicité magique qui n’appartient qu’aux charmants fantômes de Mizoguchi, à deux reprises, au piano et dans une clairière. Le film se tient en équilibre miraculeux entre la leçon de vie, point trop pédante, comment se réconcilier avec le souvenir de nos disparus, l’hymne à la nature luxuriante, à la fois paisible et déchaînée, et la délicatesse des sentiments, aussi fine qu’une note de piano lentement égrenée, sur un fil ténu qui ne lasse pas d’émerveiller et d’émouvoir, étant donné la modestie des moyens mis en œuvre.