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AU REVOIR

Un film de
Avec

Le syndrome de la tortue

Sur ceux que l’enfermement spatial oppresse, « Au revoir » pourrait produire quelques angoisses, tant les lieux clos et les espaces réduits se succèdent. Un même angle de vue représente l’essentiel du champ englobé par le film : celui qui capte le salon de l’appartement de Noura. Dans une séquence qui voit des agents gouvernementaux venir sonder l’appartement, ceux-ci restent hors-champ, tandis que la caméra se contente de capter l’émotion peinte sur le visage de la jeune femme. En vertu de son titre, « Au revoir » est moins un film d’ouverture que de clôture : un champ de vision réduit au minimum, des pièces désespérément fermées, des personnages qui n’esquissent jamais le moindre sourire. La fiction est comme une valise que l’on remplit expressément avant le grand départ, après un minutieux inventaire de ce qu’il reste à prendre ou à laisser.

« Au revoir » est d’abord un beau portrait de femme sis dans l’Iran d’aujourd’hui, un Iran qui se définit par le biais de ces appartements à la décoration sommaire et aux portes closes. L’Iran de Mohammad Rasoulof est un pays triste où règnent oppression et frustration. Un pays vu par les yeux d’un cinéaste assigné à résidence, dans l’attente du résultat de son procès, pour lequel il encourt une peine de prison et une interdiction d’exercer son métier. Motif : propos subversifs et complot contre l’État. Conséquence : l’héroïne se regarde comme une projection de Rasoulof lui-même, qui tente de reprendre en main la mise en scène de sa vie. Atteinte professionnellement, par l’interdiction de sa licence d’avocate, et personnellement, par l’absence de son mari, elle en vient au point de désirer faire sa valise pour quitter l’Iran. À son mari qui lui demande de réfléchir, soulignant qu’elle se sentirait étrangère ailleurs, elle fait cette superbe réplique : « Mieux vaut se sentir étrangère dans un pays étranger, qu’étrangère dans son propre pays ».

Lors de la présentation du film à Cannes, dans la section « Un certain regard », Rasoulof, qui ne pouvait être présent, fut représenté par sa femme. Celle-ci reçut à sa place le prix de la mise en scène, qui provoqua l’ire des autorités iraniennes. « Au revoir » doit se lire avant tout comme le cri du cœur d’un réalisateur injustement maltraité par son gouvernement, vulgairement bâillonné et réduit au silence, à l’instar de son ami Jafar Panahi (qui, lui, a envoyé son film aux programmateurs cannois via clé USB !). Le jugement qu’il porte sur l’Iran est sans appel ; ses meilleurs avocats sont aussi ses pires ennemis, puisque les réactions épidermiques de l’État prouvent l’absurdité de ce système qui tend au totalitarisme. Ceux que Noura appelle « ils » dans le récit, incarnations d’une main puissante et invisible, ne se cachent plus au grand jour, si sûrs qu’ils sont de leur légitimité.

Ce film en guise de manifeste d’un pays en perdition a connu une difficile gestation – budget minuscule, équipe réduite, caméra numérique achetée au rabais – pour accoucher d’un résultat très beau esthétiquement parlant, mais à l’évidence limité par ses propres contraintes. Néanmoins, ce qu’il dit de l’Iran actuel s’avère passionnant. Une idée, superbe, retient en particulier l’attention : Noura possède une tortue dont elle doit régulièrement remplir la cage d’eau, à cause d’une fuite. Rasoulof se sert de ce motif pour faire passer son message, via la métaphore de la tortue : rien ne sert de changer l’eau indéfiniment dans une cage qui fuit, il faut se décider à changer la cage elle-même. Au final, Noura constate que l’animal a mis les voiles. Reste à déterminer ce que représente la tortue : Noura, son héroïne, ou Rasoulof lui-même ?

Eric NuevoEnvoyer un message au rédacteur

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