NIGHTMARE ALLEY

Un film de Guillermo del Toro

Un beau film noir qui laisse gris

Stanton Carlisle traverse les États-Unis en tâchant de laisser derrière lui un passé qu’il s’abstient de révéler aux autres. Le jour où il débarque dans une foire itinérante, il s’attire les bonnes grâce d’un couple de mentalistes et décide d’exploiter ce talent pour arnaquer son prochain. Une fois marié à la vertueuse Molly et installé dans le New York des années 40, le succès est à sa porte, et Stanton décide d’aller encore plus loin en escroquant un homme aussi puissant que dangereux. Mais en acceptant l’aide d’une mystérieuse psychiatre, il ne se doute pas du danger à venir…

Nightmare alley film movie

Petit avertissement pour commencer : l’auteur de ces lignes étant on ne peut plus admiratif du cinéaste dont il va être question ici, le point de vue mitigé qui va être argumenté ci-dessous aura de quoi friser le retournement de veste aux yeux de certains. Mais en fait, pas du tout : l’amour et l’admiration que l’on éprouve pour un certain type de cinéma – et a fortiori pour celui qui en célèbre et en sublime la mise en pratique – peut parfois s’accompagner d’une nuance bien plus constructive qu’on ne le croit. Tout ça pour dire qu’en se permettant d’émettre de sérieuses réserves sur le nouveau long-métrage du demi-dieu désormais oscarisé Guillermo Del Toro, les apôtres de l’encensement aveugle et de la niche geek interdisant toute remise en question ne manqueront pas de se sentir insultés. Tant pis pour eux, qui ne manqueront d’ailleurs pas d’encenser "Nightmare Alley" pour mille raisons plus ou moins irréfléchies, alors que l’héritage du film et le genre qu’il choisit d’investir auraient mérité une approche un peu moins illustrative.

Si l’on s’en tient à la définition du style de l’ami Guillermo, les choses sont actées depuis longtemps. Geek du haut du cortex jusqu’au petit bout des orteils, cinéaste aux idées visuelles hallucinantes, créateur d’émotions puissantes qui vont jusqu’à intégrer les enjeux les plus fondamentaux de la condition humaine dans des univers fantasmagoriques de toute beauté, Del Toro aura su imposer la griffe d’un authentique « Triple A » (un auteur, un artiste, un artisan) chez qui le profond attachement pour les monstres se mêle toujours à une déclaration d’amour au cinéma des origines et à une mise en scène où s’enchaînent les idées visuelles les plus folles. Le tout avec un refus absolu du cynisme ou de la distanciation, doublé d’un profond amour de son travail et des viviers artistiques qu’il s’approprie mieux que quiconque. La recette a déjà laissé derrière elle une lignée fabuleuse, de "L’Échine du Diable" à "Pacific Rim" en passant par les monumentaux seconds opus des sagas "Blade" et "Hellboy".

Hélas, il y a déjà sept ans, la découverte de "Crimson Peak" laissait déjà à penser que Del Toro avait fait le tour de ses obsessions geeks et cinéphiles, au point de se contenter alors de ressasser le même bestiaire, les mêmes enjeux, voire la même direction artistique, dans un cadre flamboyant de mélo gothique. Plus embarrassant encore, "La Forme de l’eau", à partir d’un postulat improbable (une love-story charnelle entre une femme timide et un homme-poisson !), avait révélé un cinéaste trop explicite dans sa démarche, entre des clins d’œil cinéphiles gros comme une maison (que ce soit à "Delicatessen", à "La Rose pourpre du Caire" ou à "L’Étrange Créature du Lac Noir"), un récit cherchant à mêler plusieurs tonalités qui ne s’équilibraient pas toujours très bien, et surtout un propos littéralement packagé et livré clés en main, ne traitant dès lors l’émerveillement moins au travers d’un découpage qui touche à l’inconscient qu’au travers d’une pure mise à distance (en gros, c’est joli à regarder donc ça doit émerveiller, sauf que… non). Et si les deux films précités ne souffraient d’aucune nuance ni critique quant au grandiose de leur conception technique et visuelle, on sentait bien que le supplément d’âme propre au cinéma de Del Toro avait quelque peu plié boutique. "Nightmare Alley" enfonce aujourd’hui le clou en validant ce dernier point de la façon la plus explicite qui soit.

Comme si sa récente consécration aux Oscars annonçait quelque part le formatage toujours plus fort de son cinéma, Del Toro fait ici primer la volonté de dire sur la volonté d’évoquer. En laissant de côté le fantastique pour réadapter Le Charlatan de William Lindsay Gresham (qui avait déjà eu droit à une adaptation signée Edmung Goulding à la fin des années 40), le cinéaste mexicain s’offre ici une incursion du côté du film noir, se frottant du même coup à un héritage sensible et percutant dont on ne peut pas dire avec certitude s’il peut trouver résonance auprès d’un public lambda aujourd’hui cérébralement lavé par les codes du blockbuster marvellien – ce que son récent bide au box-office US semble confirmer. On n’aura donc strictement rien à redire sur la direction artistique du film, élaborée avec un respect quasi millimétré pour l’époque en question, qui réussit en deux plans et trois effets de montage à nous faire pénétrer un cadre, une ambiance, un univers gorgé de micro-détails, le tout avec des mouvements de caméra qui soutiennent la force immersive du projet. La maîtrise technique de Del Toro n’est donc plus à démontrer et, de par son alliage maîtrisé de baroque et d’expressionnisme (on notera une exploitation superbe et très intelligente des clairs-obscurs), continue même d’en remontrer à tout un pan des cinéastes hollywoodiens actuels.

Il n’en reste pas moins que le surlignage semble être bel et bien devenu une nouvelle constante chez Del Toro. D’abord via une symbolique psychanalytique cousue de fil blanc (ce qui était déjà le cas dans "Crimson Peak"), qui met en exergue les zones d’ombre fatales du vertige psy et du spectacle de l’illusion, non pas en les suggérant par les cadres et le découpage, mais en les édictant par des mots et des échanges en champ/contrechamp, rendant ainsi limpide et appuyé ce qui était autrefois symbolique et sensitif. Ensuite une empathie extrêmement faible pour tous les personnages, certes incarnés par des cadors hollywoodiens embrassant leurs rôles avec conviction, mais hélas traités par Del Toro comme des silhouettes rétro, à peu près aussi décoratives que les intérieurs dans lesquels elles évoluent, et dont les enjeux et les dilemmes sonnent moins comme des climax émotionnels que comme de simples fonctions narratives.

Quant au regard touchant et nuancé de Del Toro sur les « monstres », on a envie de dire que ce n’est pas la première fois que la monstruosité a visage humain dans son cinéma (revoyez "L’Échine du Diable" et "Le Labyrinthe de Pan" si vous en doutez…) et que ce choix-là s’accompagnait à chaque fois d’un fort potentiel allégorique, lié au passé tourmenté du personnage en question, mais ici totalement absent. Pour preuve, ce n’est pas en étoffant le personnage de Bradley Cooper de trois pauvres flashbacks sur le « meurtre symbolique du père » qu’il peut gagner illico en dimension, tout comme ce n’est pas en se contentant de filmer Cate Blanchett en train de singer la Barbara Stanwyck d’antan (avec le croisement de jambes et le regard vénéneux qui vont avec) qu’on aura l’impression de voir autre chose que la vignette Panini d’un cliché de film noir des années 50. Au bout du compte, c’est un peu comme si l’émotion et les personnages n’étaient pour le cinéaste qu’un simple prétexte pour rendre un hommage avant tout visuel au cinéma dont il est amoureux. Que le récit en devienne on ne peut plus prévisible et sa chute en points de suspension anticipée dès la scène d’ouverture n’étonne guère à ce stade, tout comme le caractère sombre et menaçant d’une intrigue supposément à tiroirs ne fait que dévoiler le double fond de chaque détail de l’armoire à force de tout nous mettre sous le pif.

Ce qui ressort de toute cette vitrine rétro-fétichiste est une crainte que l’on ressentait déjà au moment de la sortie de "La Forme de l’eau" : et si Guillermo Del Toro était en train de se reposer sur ses acquis et de devenir un cinéaste hollywoodien comme les autres ? Il y a déjà une dizaine d’années, au vu de la domination progressive des franchises super-héroïques sur l’ensemble de la production hollywoodienne, on pouvait légitimement se demander si la soumission des univers geek aux codes du blockbuster classique n’était pas une fausse victoire en soi, au point même de considérer que cette culture si précieuse aurait eu tout à gagner à rester la plus marginale possible. Aujourd’hui, la réponse par l’affirmative s’impose. Même si l’on se refuse à croire que Del Toro ait perdu une large partie de son âme originelle (la beauté de sa mise en scène suffit quand même à nous rassurer là-dessus), on ne sera pris d’une quelconque honte à rester une fois de plus sur la défensive, surtout après trois films qui persistent à dessiner une tout autre lignée.

Guillaume GasEnvoyer un message au rédacteur

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