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Critique Série : MERCREDI – SAISON 1

Titre original : Wednesday
Série créée par Alfred Gough et Miles Millar
Réalisée par Tim Burton (4 épisodes), Gandja Monteiro (2 épisodes) et James Marshall (2 épisodes)
Avec Jenna Ortega, Gwendoline Christie, Riki Lindhome, Jamie McShane, Hunter Doohan, Percy Hynes White, Emma Myers, Joy Sunday, Georgie Farmer, Naomi J. Ogawa, Christina Ricci, Moosa Mostafa…

Première diffusion en France : 2022 sur Netflix
Format : 45 minutes par épisode (8 épisodes)
Site officiel : MGM Television

Synopsis

Après avoir vengé son frère victime de harcèlement, Mercredi Addams est virée de son lycée. Ses parents décident alors de la mettre dans un internat particulier où eux-mêmes se sont rencontrés : l’Académie Nevermore. Mercredi y rencontre d’autres jeunes dont les différences ne sont pas acceptées par la société : loups-garous, sirènes et autres gorgones. Se souciant aucunement de son intégration, Mercredi va plutôt tenter de résoudre des énigmes, notamment à propos d’un monstre qui terrorise les environs…

Critique : Le jeu de l’Addams

Au début des années 1990, Tim Burton avait refusé de s’occuper de l’adaptation cinématographique de "La Famille Addams" (finalement prise en charge par Barry Sonnenfeld après un autre refus de la part de Terry Gilliam). Certaines sources prétendent que Burton avait décliné par peur de s’atteler à une œuvre « trop évidente » pour son univers, mais la raison était probablement d’ordre plus pratique : il était alors trop occupé par la préparation de "Batman, le défi". Toujours est-il que la série "Mercredi" donne l’impression de corriger une anomalie, tant il semble logique que le réalisateur de "Beetlejuice" et "Edward aux mains d’argent" s’empare de cette œuvre – il en réalise la moitié des épisodes et est l’un des producteurs délégués de la série.

De même, il n’est pas surprenant de retrouver d’autres noms au générique : les créateurs Alex Gough et Miles Millar s’étaient déjà emparés d’un mythe moderne en imaginant la jeunesse de Superman dans "Smallville" ; quatre producteurs délégués avaient déjà travaillé sur les récentes adaptations animées sorties en 2019 et 2021 ; la créatrice de costumes Colleen Atwood est une collaboratrice régulière de Tim Burton depuis "Edward aux mains d’argent" ; et c’est sans surprise de voir Danny Elfman s’occuper de la BO (secondé par Chris Bacon avec qui il a déjà collaboré, notamment sur "Men in Black: International").

On aurait d’ailleurs tort de penser qu’il est « trop évident » de s’emparer de "La Famille Addams" puisque l’œuvre originale – plus de cent cartoons dessinés par Charles Addams à partir de 1938 – permet de s’approprier les personnages avec de grandes libertés (rappelons par exemple que « La Chose » n’était pas une main indépendante lors de sa création en 1954). On aurait donc tort de considérer, par exemple, que conférer des dons de voyance et des aptitudes de combat à Mercredi Addams est un crime de lèse-majesté.

On aurait également tort d’estimer que le scénario développe trop de pistes au point de rendre l’ensemble un peu confus par moments. En effet, ces complexités se justifient par l’un des genres auxquels on peut rattacher cette série : l’aventure policière, qui laisse ainsi des éléments en suspens et propose de nombreuses fausses pistes dans lesquelles plongent à la fois le public et les personnages.

Oui, nous avons bien écrit « un des genres » et c’est là une des prouesses de cette courte série : en seulement huit épisodes (soit une durée totale de 6 heures, donc l’équivalent d’une trilogie cinématographique), "Mercredi" parvient à entremêler avec brio l’énigme policière avec la comédie noire, le fantastique, l’épouvante, le teen movie, la romance, la parodie, le mélodrame ou encore la satire. Rien de moins ! Cette Mercredi Addams-là a donc inclus dans son ADN des aspects d’Enola Holmes, d’Hermione Granger, d’Enid de "Ghost World" (tiens, la coloc de Mercredi s’appelle justement Enid…) ou encore de la mariée de "Kill Bill" !

On aurait tort aussi de se méfier d’une distribution composée en grande partie d’interprètes méconnus ou à la célébrité encore limitée. Si les noms les plus notoires se limitent à des apparitions ponctuelles ou des personnages secondaires, c’est parce qu’une part de ces personnalités représente ironiquement une possible ombre vis-à-vis des plus jeunes (tant pour les protagonistes que pour leurs interprètes), ce que ces derniers contestent ou remettent en cause à plusieurs reprises dans le récit (on peut citer la journée où les parents sont reçu à Nevermore). Ainsi, Catherine Zeta-Jones et Luis Guzmán (Morticia et Gomez Addams) sont des parents souvent gênants et envahissants (ils avaient même missionné « La Chose » pour espionner Mercredi mais cette dernière a vite mis cette main dans sa poche !) ; Fred Armisen (l’oncle Fétide) manque de discrétion quand elle est pourtant indispensable ; Gwendoline Christie (la célèbre Brienne de "Game of Thrones", ici directrice de l’Académie Nevermore) est une entrave régulière à la liberté des élèves (notamment aux efforts de Mercredi pour résoudre les énigmes) ; et plus symboliquement Christina Ricci, ex interprète – marquante – de Mercredi Addams dans les films de Sonnenfeld et ici dans le rôle d'une prof « normale » , matérialise le passage de relai et l’inévitable pression mise sur la nouvelle incarnation de l’héroïne : Jenna Ortega. Or, si les autres jeunes pousses de la série s’en sortent honorablement (l’inconnue Emma Myers en tête, pétillante à souhait), c’est bien Jenna Ortega qui crève l’écran !

On aurait tort en effet de se montrer sceptique concernant le casting de cette jeune actrice américaine d’origines mexicano-portoricaine dont la carrière ne contient guère de chefs d’œuvre à ce jour. Avant "Mercredi" (donc mardi, serait-on tenté de glousser), on a pu voir Jenna Ortega jouer des personnages très éloignés de l’univers de la famille Addams (comme le rôle-titre de la série Disney "Harley, le cadet de mes soucis", à l’âge de treize ans, ou plus récemment la comédie "Yes Day" sur Netflix) mais aussi des productions plus horrifiques : un petit rôle dans "Insidious : Chapitre 2" puis des participations plus conséquentes dans la série "You" et le film "The Babysitter: Killer Queen" , tous deux sur Netflix, et au cinéma dans les récents "Scream" et "X", qui l’ont consacré au statut de scream queen. Tout ceci a désormais l’air d’un avant-goût fadasse quand on voit ce dont elle est capable dans "Mercredi". Avec une économie de moyens, en jouant notamment sur un ton faussement monocorde et sur un langage non verbal fait de nuances, de micro-expressions et de regards, Ortega donne corps à l’héroïne dans toute sa complexité, mêlant froideur et sensibilité, franchise désinhibée et pudeur des émotions. Le tout est complété par la gestuelle forcément absconse mais incroyablement expressive (et humoristique) de « La Chose », qui accompagne régulièrement Mercredi et fait notamment fonction de co-enquêteur (une sorte de Mr. Watson, en quelque sorte !), d’homme de main (c’est le cas de le dire), de confident, de quasi animal de compagnie et de faire-valoir. Au passage, on ne peut s’empêcher de demander si Tim Burton a vu le chef d’œuvre d’animation "J’ai perdu mon corps"…

On aurait tort enfin d’écouter les dénigreurs permanents de Tim Burton qui passent leur temps à répéter que son talent est mort depuis longtemps – voire, pour les plus extrêmes, qu’il n’en aurait jamais eu. N’en déplaise aux mauvais esprits, Burton est bel et bien là dans "Mercredi" pour nous reparler de ses thématiques préférées et pour bousculer les normes et les valeurs. Évidemment, on a droit à la confrontation somme toute classique entre les « monstres » de tous poils, qui peuplent l’Académie ou hantent la forêt, et les gens « normaux » de la ville voisine, avec de nombreux passages indiquant clairement que la notion même de « monstre » est malléable et subjective (par exemple la psy toute propre sur elle qui crée des mises en scène macabres avec des animaux empaillés). De façon très frontale également, le fanatisme religieux est manifestement pointé du doigt à travers le patrimoine de la ville de Jericho, dont les habitants méprisent voire haïssent les « anormaux » de Nevermore, au point de vouloir les humilier ou les faire disparaître – on a notamment droit à une excellente relecture de "Carrie" le temps d’une scène de bal qui dégénère et durant laquelle on est également ébahi devant l’enivrante chorégraphie de Mercredi sur "Goo Goo Muck" des Cramps.

Mais on aurait tort de croire que tout est simpliste car nous voilà en fait dans un univers où tout le monde peut être le freak de quelqu’un : dans un établissement réservé aux « marginaux », il y a quand même un souffre-douleur (Rowan), un laissé-de-côté qui s’occupe seul de ses abeilles (Eugene), ou une fille jugée trop associable par les autres et qui est la seule à avoir un uniforme sans couleur (Mercredi). De même, dans une famille de loups-garous, la fille (Enid), romantique jusqu’au bout de ses ongles/griffes multicolores, est méprisée par sa mère parce qu’elle n’est toujours pas parvenue à « transmuter ». Et puis il y a aussi des manières plus subtiles encore d’interroger la normalité : quand les dialogues font référence aux deux mamans d’Eugene, ce n’est jamais un sujet en tant que tel mais un simple fait qui ne dérange manifestement aucun personnage, même dans une ville qui célèbre son passé puritain. En bref, sous le vernis d’une production à grand spectacle, se cachent un grand coup de pied aux fesses des préjugés et un plaidoyer pour la tolérance qui se conclut dans un tendre câlin final démontrant qu’accepter les autres permet aussi de s’accepter soi-même.

Alors oui, pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore, vous auriez tort de bouder "Mercredi".

Raphaël Jullien Envoyer un message au rédacteur

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